25 octobre 732 : Charles Martel défait Abd al-Rahmân à Poitiers, « il vient de sauver l’Europe de l’islam »

La bataille de Poitiers appelée aussi « bataille de Tours » est une victoire de Charles Martel, maire du palais du royaume franc, sur les troupes d’Abd el Rahman.

Cette victoire importante a un retentissement immédiat, tant du côté chrétien que du côté musulman. Elle marque le terme de l’expansion musulmane médiévale en Occident et est devenue à partir du XVIe siècle un symbole de la lutte de l’Europe chrétienne face aux invasions musulmanes.

«Tel au combat sera ce grand Martel,
Qui plein de gloire et d’honneur immortel
Perdra, vainqueur par mille beaux trophées,
Des Sarrasins les races étouffées,
Et des Français le nom victorieux
Par sa prouesse enverra jusqu’aux Cieux.»

Ronsard (1524-1585), La Franciade.

“Charles Martel vient de sauver l’Europe de l’islam.” (FR3, “Il était une fois l’homme”, 1978)

Texte anonyme écrit à Cordoue dans la seconde moitié du VIIIe siècle, sur la bataille de Poitiers :

“Alors Abd-er-Rahmân [gouverneur d’al-Andalus], voyant la terre pleine de la multitude de son armée, franchit les montagnes des Basques et, foulant les cols comme les plaines, s’enfonça en pillant à l’intérieur des terres des Francs ; et déjà, en y pénétrant, il frappe du glaive à tel point qu’Eudes [duc d’Aquitaine], s’étant préparé au combat de l’autre côté du fleuve appelé Garonne ou Dordogne, est mis en fuite ; Dieu seul connaît le nombre des morts et des mourants. Alors Abd-er-Rahmân en poursuivant le susdit duc Eudes décide d’aller piller l’église de Tours tout en détruisant sur son chemin les palais et brûlant les églises. Lorsque le maire du Palais d’Austrasie en France intérieure, nommé Charles, homme belliqueux depuis son jeune âge et expert dans l’art militaire, prévenu par Eudes, lui fait front.

A ce moment, pendant sept jours, les deux adversaires se harcèlent pour choisir le lieu de la bataille, puis enfin se préparent au combat, mais, pendant qu’ils combattent avec violence, les gens du Nord demeurant à première vue immobiles comme un mur restent serrés les uns contre les autres, telle une zone de froid glacial [un glacier], et massacrent les Arabes à coups d’épée. Mais lorsque les gens d’Austrasie, supérieurs par la masse de leurs membres et plus ardents par leur main armée de fer, en frappant au cœur, eurent trouvé le roi, ils le tuent ; dès qu’il fait nuit le combat prend fin, et ils élèvent en l’air leurs épées avec mépris. Puis le jour suivant, voyant le camp immense des Arabes, ils s’apprêtent au combat.

Tirant l’épée du fourreau, au point du jour, les Européens [“Europenses”] observent les tentes des Arabes rangées en ordre comme les camps de tentes avaient été disposées. Ils ne savent pas qu’elles sont toutes vides ; ils pensent qu’à l’intérieur se trouvent les phalanges des Sarrasins prêtes au combat ; ils envoient des éclaireurs qui découvrirent que les colonnes des Ismaélites s’étaient enfuies. Tous, en silence, pendant la nuit, s’étaient éloignés en ordre strict en direction de leur patrie. Les Européens, cependant, craignent qu’en se cachant le long des sentiers, les Sarrasins ne leur tendent des embuscades. Aussi, quelle surprise lorsqu’ils se retrouvent entre eux après avoir fait vainement le tour du camp. Et, comme ces peuples susdits ne se soucient nullement de la poursuite, ayant partagé entre eux les dépouilles et le butin, ils s’en retournent joyeux dans leurs patries.”

L’Anonyme de Cordoue, poème latin de la seconde moitié du VIIIe siècle. Ed. J. Tailhan, Paris, 1885, pp. 38-40.

Remarque : Le texte de Cordoue est historiquement le premier où apparaît le terme d’ “Européens” pour désigner les habitants de l’Europe.

La bataille de Poitiers vue par un contemporain, dans la Chronique de Frédégaire :

« Le duc Eudes s’étant écarté du traité qu’il avait conclu (1) le prince Charles en fut instruit par des messagers. Il leva une armée, passa la Loire, mit le duc Eudes en déroute, et enlevant un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par les troupes dans la même année, il retourna dans le sien. Le duc Eudes, se voyant vaincu, et couvert de confusion, appela à son secours, contre le prince Charles et les Francs, la nation perfide des Sarrasins (2) ; ils vinrent avec leur roi nommé Abdérame (3), passèrent la Garonne, marchèrent vers Bordeaux, et incendiant les églises, massacrant les habitants, ils s’avancèrent jusqu’à Poitiers. Là, après avoir livré aux flammes la basilique de Saint-Hilaire, chose bien douloureuse à rapporter, ils se préparèrent à marcher pour détruire celle de Saint-Martin de Tours. Le prince Charles se disposa vaillamment à les combattre, accourut pour les attaquer, renversa leurs tentes par le secours du Christ, se précipita au milieu du carnage, tua leur roi Abdérame, et détruisit complétement l’armée de ses ennemis.

L’année suivante (4), le prince Charles, brave guerrier, parcourut la Bourgogne, et plaça sur les frontières du royaume, pour le défendre contre les nations rebelles et infidèles, ses Leudes (5) les plus dévoués et des guerriers courageux. Ayant établi la paix, il donna la ville de Lyon à ses fidèles (6), conclut partout des traités ou des trêves, et s’en retourna vainqueur, plein de joie et de confiance. Dans ce temps, le duc Eudes mourut. A la nouvelle de sa mort, le prince Charles, prenant conseil de ses grands, passa encore une fois la Loire (7), vint jusqu’à la Garonne, occupa la ville de Bordeaux et le fort de Blaye, s’empara de tout ce pays, et soumit les villes comme les campagnes et les lieux forts. Ainsi favorisé du Christ, roi des rois et seigneur des seigneurs, le prince Charles retourna victorieux et en paix. »

Collection des mémoires relatifs à l’Histoire de France (par François Guizot, 1823), « Chronique de Frédégaire », pp. 240-241.

Notes :
1) En 731.
2) Au contraire, Eudes, menacé par les Sarrasins, demanda secours au maire du palais Charles.
3) Déformation d’Abd al-Rahmân, gouverneur d’Al-Andalus.
4) En 733.
5) Individus libres ayant prêté un serment de fidélité.
6) Reconquête de Lyon en 737, occupée par les musulmans depuis 726.
7) En 735.

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Documentaire historique de Roch Mars. Charles Martel (688-741) est peut-être le personnage le plus controversé de l’histoire de France. Nos élites actuelles le détestent, jusqu’à l’avoir supprimé des manuels scolaires. Mais la marque de Charles Martel hante le roman national. Et il sera difficile de nous le faire oublier.

L’empereur le plus célèbre de France, Charlemagne, fondateur de l’Europe catholique, n’est autre que le petit-fils de Charles Martel, fondateur de la dynastie carolingienne. L’héroïne la plus célèbre de France, Jeanne d Arc, aurait recueilli, grâce à ses voix, l’épée de celui qui avait expulsé les Arabes en 732. Le monument le plus célèbre de France, le Mont-Saint-Michel, fut baptisé au VIIIe siècle, pendant que Charles Martel luttait pour unifier le pays.

Quant à la «matière de France», c’est une épopée qui raconte les péripéties de héros chevaleresques, dont la lutte quasi métaphysique contre les Sarrasins paraît reproduire à l’infini les exploits du vainqueur d’Abd al-Rahman. Et il est probable que la naissance de la langue parlée française remonte aux années Charles Martel. En dépit du tapage médiatique et de l’acharnement sournois de l’oligarchie, une mystérieuse complicité lie notre peuple à ce grand chef.

L’auteur de l’ et du présent documentaire entend ici participer à l’œuvre de réhabilitation d un des personnages les plus attachants de la France.