“Carnage” du stade de France : Darmanin et le mensonge d’Etat ou comment 40.000 supporteurs de football peuvent-ils s’évaporer sur 800 mètres ?

Il est temps pour le ministre de l’Intérieur d’abandonner ses explications fantasques. La finale de la Ligue des champions 2022 risque de rester dans les annales de la République même quand elle sera oubliée des amateurs de football. Scandale d’Etat ? Si l’on préfère croire les explications du ministre de l’Intérieur, il s’agirait plutôt d’une énigme policière à faire pâlir les meilleurs classiques d’Agatha Christie, de Gaston Leroux, de James Cain ou de Maurice Leblanc : au point de sécurité A se seraient présentés 40.000 supporteurs de Liverpool, «sans billet ou avec des faux billets». Mais au point de sécurité B, moins de 800 mètres plus loin, ont été scannés seulement 2.800 faux billets.

Gérald Darmanin, Didier Lallement et les autorités françaises et européennes du football sont dans un bateau aux airs de galère : les images catastrophiques des abords du Stade de France ce samedi soir, où se jouait la finale de la Ligue des champions entre le Real Madrid et Liverpool, donnent l’impression que le pays ne sait pas organiser ce type d’événement. Un mauvais augure, à l’approche de la Coupe du monde de rugby l’an prochain et des Jeux olympiques de Paris en 2024.

Alors le ministre de l’Intérieur, le préfet de police de Paris, la Fédération française de football (FFF) et l’Union européenne des associations de football (UEFA), se sont attachés au mât, et désignent des coupables ailleurs. La bérézina de samedi est due aux supporteurs britanniques, puisque entre 30.000 et 40.000 sont venus au stade de Seine-Saint-Denis sans billets, ou avec des faux, martèlent les autorités.

Le préfet de police Didier Lallement, la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, à Paris lundi.

Le chiffre de 30.000 à 40.000 Anglais sans billet ou munis de faux martelé par les autorités pour expliquer la débâcle de samedi sont infirmés par la RATP et les observateurs. Mais Gérald Darmanin persiste dans sa communication fallacieuse.

Où et comment ont pu se volatiliser les 37.200 resquilleurs manquants ? Se sont-ils propulsés par un tunnel secret sous la crypte de la basilique toute proche (Maurice Leblanc) ? Ont-ils trompé les forces de l’ordre en se déguisant en joueurs de leur club, ce qui expliquerait la défaite face au Real Madrid (Agatha Christie) ? Ont-ils grimpé sur les 18 aiguilles en forme de javelot du toit flottant pour plonger dans le bassin de rétention d’eau qu’elles cachent depuis sa construction (Gaston Leroux) ? Sont-ils tombés amoureux de la même française blonde et traîtresse qui les aurait enterrés tous sous la pelouse avant le coup de sifflet de l’arbitre (James Cain) ?

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et son acolyte la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, seront entendus ce mercredi après-midi au Sénat pour faire le point. Manque de chance, le président de la commission des lois, François-Noël Buffet (LR) n’a pas l’air de croire aux phénomènes trop surnaturels ou aux rapports de renseignements trop commodes.

Première question : se peut-il qu’il n’y ait pas eu de «fraude massive, industrielle et organisée, de faux billets», mais plutôt un manque de dialogue face à des supporteurs désemparés de s’être fait berner, voler et trop souvent agresser ? Question subsidiaire : peut-on enfin renoncer au mensonge d’Etat, surtout quand il est passablement ridicule ?”

«On va les passer au grille-pain», salive un habitué des auditions de ministres au Sénat, où Gérald Darmanin (Intérieur) et Amélie Oudéa-Castéra (Sports) seront entendus mercredi à 17 heures après le fiasco du Stade de France. Le président Les Républicains de la commission des lois, François-Noël Buffet, compte leur demander de prouver la véracité de leurs explications publiques depuis ce week-end.

Que sait-on des agressions avant et après le match ?

Depuis trois jours, la presse espagnole et anglaise relate un grand nombre de témoignages sur les agressions de supporteurs ayant eu lieu avant et surtout après la finale. « N’allez jamais voir un match à Paris », écrit ainsi sur Twitter Martin Varsavsky, un chef d’entreprise reparti à Madrid « horrifié ».

Tous les récits évoquent des « bandes de jeunes » nombreuses et « organisées », « faisant la chasse » aux fans pour voler des téléphones portables, des portefeuilles, des sacs ou des billets d’accès au stade. « Quand je suis sorti du stade pour aller vers le métro, j’ai eu vraiment peur. Il y avait énormément de jeunes, peut-être 300, qui sont tous arrivés en courant. Ils avaient des couteaux et des cutters », raconte Alvaro, supporteur du Real Madrid. « Certains provoquaient des bagarres pendant que d’autres en profitaient pour piquer ce qu’ils pouvaient. C’était apocalyptique », ajoute Bertrand, habitant de Saint-Denis.

Des témoignages confirmés par des syndicalistes policiers. « Les collègues sur place, habitués aux matchs au Stade de France, m’ont dit qu’ils n’avaient jamais rien vu de pareil », indique Ludovic Bonnet, secrétaire départemental adjoint Unité SGP Police 93. « On était face à des délinquants parfois très jeunes, qui agissaient à quelques mètres de policiers », ajoute Grégory Goupil, secrétaire national adjoint Île-de-France pour le syndicat Alliance. De nombreux spectateurs agressés dénoncent la présence très insuffisante des forces de l’ordre ou leur passivité. « Les collègues ont fait ce qu’ils ont pu. Mais c’est vrai qu’il y avait tellement d’agressions qu’ils ont été débordés », reconnaît un syndicaliste.

À partir de ces seuls témoignages, il est difficile d’établir de manière précise le profil des agresseurs. « Il y avait des jeunes des cités de Saint-Denis mais aussi des personnes en situation irrégulière venues d’autres zones d’Île-de-France, ainsi que des mineurs isolés », indique Ludovic Bonnet. Après le match, 48 personnes ont été placées en garde à vue et, pour l’immense majorité d’entre elles, sont ressorties libres au bout de quelques heures. « Soit en raison d’irrégularités de procédure, soit parce que les faits n’étaient pas établis ou insuffisamment caractérisés », explique-t-on au parquet de Bobigny.

« Parmi les personnes placées en garde à vue, il n’y avait aucun supporter anglais ou espagnol. Ni aucune personne ayant utilisé de faux billets », ajoute-t-on au parquet. Ce mardi, six personnes, poursuivies pour des vols en réunion ou avec violence, devaient être jugées en comparution immédiate.

Quelles conséquences politiques ?

L’opposition entend bien braquer les projecteurs sur la responsabilité politique de ce désastre, alors que le Sénat auditionne le ministre de l’intérieur et sa collègue des sports ce mercredi. « En l’absence de séance de questions au gouvernement, il était important de pouvoir les interroger », explique le sénateur centriste Laurent Lafon, président de la commission des affaires culturelles chargée des sports, qui juge insuffisants les premiers éléments d’explication.

Faut-il une commission d’enquête, comme le réclame certains élus ? « Ce n’est pas notre orientation », répond le sénateur du Val-de-Marne, rappelant que le Parlement ne peut mener une telle enquête parallèlement à une procédure en justice. « Il faut mettre les choses à plat, insiste cependant Philippe Bas, sénateur LR et membre de la commission des lois. Le refus de poser les problèmes et de voir la réalité en face n’est jamais constructif. »

Si l’opposition s’est emparée du sujet, nombre de députés de la majorité sont encore prêts à défendre le gouvernement, blâmant la grève de la RATP, les problèmes de billetterie ou même les supporteurs « radicalisés ». « Vous ne pouvez pas demander à la police de récupérer une situation quand les problèmes se sont accumulés en amont », avance le député de Seine-et-Marne Jean-Michel Fauvergue, qui estime aussi que l’usage « absolument nécessaire de gaz lacrymogènes sur les supporteurs « a sans doute sauvé des vies ».

Mais au sein même de la majorité, l’affaire embarrasse. Le député LREM Sacha Houlié, avocat du supportérisme, déplore des problèmes qui ne datent pas de samedi dernier. « Pendant toute la saison, la division nationale de lutte contre le hooliganisme n’a pas fonctionné, les déplacements de supporteurs ont été interdits, les préfectures ne consultent plus les clubs. Ça ne peut pas bien marcher. » Le député de la Vienne dénonce avant tout un manque de « volonté politique ». « Si on accepte le lieu commun selon lequel les supporteurs de foot seraient ingérables – ce que je réfute totalement – alors on renonce à organiser les matchs… »

Inquiétude avant les Jeux olympiques

Les incidents de samedi interviennent à l’aube de deux événements internationaux majeurs en France : la Coupe du monde de rugby 2023 et les Jeux olympiques 2024.

Les organisateurs des JO se trouvent face à un défi colossal : l’accueil de 600 000 spectateurs (sept fois le Stade de France) sur les quais de Seine à Paris pour une cérémonie d’ouverture en extérieur. « On sera prêts » dans deux ans, a assuré mardi le président du Comité d’organisation des Jeux, Tony Estanguet.

La nouvelle ministre des sports, Amélie Oudéa-Castéra, a ordonné lundi un rapport d’analyse qui doit lui être remis sous dix jours, appelant à « renforcer le pilotage des grands événements ».

Libération