À Ivry, les habitants découvrent avec émotion l’ancienne cité Gagarine sur grand écran

NOUS Y ÉTIONS – Vendredi soir, les anciens résidents de la cité ouvrière en briques rouges, détruite en 2019, ont assisté à l’avant-première de Gagarine, film consacré aux dernières heures de l’édifice, sélectionné à Cannes, en 2020. Plusieurs d’entre eux y ont fait office de figurants.

Gagarine, un premier film pour Alseni Bathily, incarnant Youri le protagoniste, accompagné par la césarisée Lyna Khoudri dans le rôle de son amie Diana. Copyright Margaux Opinel

Vendredi, 17h30. Devant le cinéma Le Luxy, en plein cœur d’Ivry-sur-Seine, au sud de Paris, des dizaines de spectateurs de tous les âges patientent devant les portes closes. Tout le monde se salue, tout le monde discute avec entrain: dès les premières secondes, on le voit bien, ce n’est pas une séance de cinéma comme les autres. Tous viennent assister à l’avant-première de Gagarine, le premier long-métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh consacré à la cité ouvrière du même nom, elle-même nommée en l’honneur du cosmonaute soviétique Youri Gagarine. Un évènement pour le quartier, puisque c’est ici, à seulement quelques mètres du cinéma, qu’a eu lieu le tournage du film évoquant l’emblématique édifice en briques rouges, détruit en 2019.

Le film raconte l’histoire fictive de Youri, un jeune de seize ans passionné par l’espace, qui va tout faire pour sauver sa résidence menacée de démolition, avec l’aide de ses amis. Un premier film pour Alseni Bathily, incarnant l’adolescent, accompagné par la césarisée Lyna Khoudri dans le rôle de son amie Diana. Et puis, surtout, plusieurs anciens habitants de l’imposant bâtiment font office de figurants dans le long-métrage sélectionné à Cannes en 2020.

Au bout de quelques minutes, les portes s’ouvrent enfin. Les organisateurs appellent à rentrer, mais personne ne se presse, nombreux sont ceux qui continuent leur discussion sur le trottoir. Enfin, la salle se remplit petit à petit. L’ambiance est joyeuse: une femme chantonne, une autre esquisse quelques pas de danse, des enfants courent dans les allées, tandis qu’une jeune fille accueille avec enthousiasme son groupe d’amis. Des dizaines d’embrassades, de bises et de «ça va? Ça faisait longtemps!» fusent à tout va, au mépris des gestes barrières.

L’équipe du film arrive ensuite, devant une salle bien remplie. Avec, bien sûr, les deux réalisateurs, mais aussi trois des acteurs principaux. «C’est génial de vous avoir tous en face de nous», s’enthousiasme Jérémy Trouilh. «Cela va faire six ans que l’on n’a pas vu certains d’entre vous, deux ans pour ceux qui étaient avec nous sur le tournage», rappelle le réalisateur. «C’est la fête ce soir!», s’amuse-t-il avant que les lumières ne s’éteignent.

Emotion, rires et applaudissements à tout rompre

Le film peut commencer. Les spectateurs découvrent les premières images, celles de vidéos d’archives montrant l’inauguration de la cité en 1963, par le cosmonaute Youri Gagarine en personne. Des chuchotements se font entendre dans la salle, les personnes ayant l’air amusé de voir le bâtiment flambant neuf, symbole de modernité à l’époque. Puis, la cité telle qu’elle était encore il y a deux ans apparaît à l’écran, et le silence règne. Les habitants, captivés, retrouvent avec émotion l’édifice emblématique du quartier rouge. Le film défile, et les spectateurs suivent avec attention les aventures de Youri. Les traits d’humour font mouche. À plusieurs reprises, les rires fusent dans la salle. Et puis, bien sûr, les plus jeunes figurants ne peuvent s’empêcher de s’esclaffer lorsqu’ils se découvrent à l’écran.

À la fin du film, les applaudissements ne se font pas attendre. Une fois, deux fois, et même une troisième. Plusieurs «bravos» retentissent, et quelques personnes se lèvent. Les réalisateurs reviennent sur scène, et rappellent brièvement la raison qui les a poussés à faire ce film: «On est venus à Ivry il y a sept ans, et en découvrant Gagarine, on a trouvé ça trop beau. On s’est dit, mais pourquoi ça va disparaître? Et puis on nous a expliqué l’histoire de cette cité, et on s’est dit qu’il fallait absolument la raconter, de manière positive et poétique».

Avec une bonne dose de réalisme, puisqu’«il restait certaines traces des anciens habitants, et on a essayé de récupérer les différents éléments pour les mettre dans nos décors», a expliqué la réalisatrice Fanny Liatard. Une vraie course contre la montre pour ce tournage, puisque «les premiers travaux de démolition commençaient», a-t-elle expliqué, avant d’appeler sur scène plusieurs des figurants, une nouvelle fois sous les applaudissements.

«L’ambiance de la cité a bien été respectée»

Une fois dehors, tout le monde se presse de donner son sentiment sur le film. Certains parlent avec passion, tandis que d’autres, plus réservés, émergent lentement. Lise, 37 ans, a vécu à Gagarine pendant treize ans, et était l’une des figurantes. Les larmes aux yeux, elle confie avoir trouvé le film «magique, très beau». «J’ai eu beaucoup d’émotion à revoir la cité. J’y étais très attachée, car c’est le premier appartement que j’ai eu après être partie de chez mes parents. Donc forcément, c’était un symbole de prise d’autonomie pour moi. J’aimais cet endroit, et d’ailleurs, on a tenu à rester dans le quartier, on n’habite qu’à quelques mètres», explique-t-elle. Lise apprécie également le scénario, «belle rencontre entre fiction et réalité». Son fils Noan, 10 ans, qui a vécu sept ans dans la cité, est lui aussi très enthousiasmé par le film qu’il a trouvé «trop bien». Il explique que chez eux, ils ont même accroché une carte de Gagarine en souvenir.

Gédéon, 20 ans, a l’œil qui pétille. Lui aussi, il trouve que le film «est très bien fait, que les personnages font réels». Et surtout, il apprécie l’image que renvoie le film, qui respecte bien « cette cohabitation qui existait entre tout le monde, il n’y avait pas de problème de racisme ou entre les différentes communautés», explique-t-il. Un sentiment partagé par Mady, 22 ans, qui a vécu à Gagarine pendant quatre ans: «J‘ai bien aimé, je trouve que l’ambiance a été bien respectée. Par contre, j’avoue que je trouve ça un peu dommage la manière dont ça se termine, à vrai dire j’ai eu un peu de mal à comprendre», confie le jeune homme. Et ce n’est pas le seul: une ancienne habitante de la cité d’une cinquantaine d’années ne s’en cache pas: «moi, je n’ai rien compris. C’est quoi cette histoire à la fin?», s’interroge-t-elle, presque agacée. Benjamin, membre de l’Association 1000 visages, estime qu’il y a eu «des longueurs pas forcément nécessaires», tandis qu’Esther, 26 ans, a trouvé de son côté que «l’artistique a un peu trop pris le dessus, mais le film reste très beau et très touchant, notamment dans son approche de la solitude.»

Mais l’appréciation générale reste positive, et quand bien même le film n’aurait pas plu, la soirée est une réussite: les éclats de rire et les discussions qui n’en finissent pas en témoignent. Les acteurs se mêlent ensuite à la foule et discutent avec les habitants, comme s’ils étaient des amis de toujours. Déjà une demi-heure que la séance s’est terminée, mais le trottoir devant le cinéma n’est pas encore près de se vider.

Bande-annonce de Gagarine, en salle le 23 juin.

Le Figaro