À l’origine du mot “woke”, un mot d’argot propre à l’expérience des Afro-américains

Il s’invite dans tous les débats politiques. Pourtant, le mot “woke” n’a pas toujours eu le sens qu’on lui prête aujourd’hui. Né au XIXe siècle aux Etats-Unis, ce mot a servi à décrire l’expérience des Noirs dans une société post-esclavagiste minée par le racisme et la ségrégation.

C’est un mot fourre-tout qu’on utilise à toutes les sauces et qui n’a rien à voir avec la cuisine. Bien avant de devenir ce mot-épouvantail qui fait l’amalgame entre luttes féministes, antiracisme, “politiquement correct”, revendications progressistes, le mot “woke” est né dans le sud des Etats-Unis après l’abolition de l’esclavage.

Laurent Dubreuil, professeur de littérature à l’université de Cornell (Ithaca, New York) :A l’origine ce mot n’a pas de vocation politique, ça veut juste dire “éveillé”. Normalement, woke comme adjectif ou participe, ça devrait être awaken. Le mot “woke” à l’origine est essentiellement un mot parlé.” 

Un réveil de la communauté noire après des siècles d’esclavage

L’idée d’un réveil de la communauté noire apparaît à la fin du XIXe siècle, dans une société post-esclavagiste empreinte de racisme et de religion.

Laurent Dubreuil : “Dans plusieurs religions, et beaucoup dans le bouddhisme, on trouve l’idée d’un réveil mental. Dans la communauté noire afro-américaine, on a toujours l’importance de la parole religieuse pastorale. Donc il est vraisemblable que le lien entre la sortie de l’esclavage et la question d’un éveil au sens de l’émancipation soit dans le dialecte afro-américain très ancienne.”

En 1896, Booker T. Washington, ancien esclave devenu professeur, développe cette idée de réveil des noirs avec son texte “Awakening of the negro”.

Laurent Dubreuil : “La liberté a été acquise mais il faut aller au-delà. Le contexte de son article, c’est de réfléchir au type d’éducation qui doit être donnée afin d’éveiller l’esprit des jeunes noirs qui vivent maintenant dans un état qui n’est plus celui de servitude.”

Un appel à la vigilance face aux dangers quotidiens

Mais “stay woke” veut aussi dire “rester en alerte, faire attention” face aux dangers et menaces que rencontre un Noir au quotidien. Le guitariste Leadbelly utilise l’expression dans un enregistrement sur les Scottsboro boys, neuf garçons noirs accusés d’avoir violé deux femmes blanche et jugés de manière expéditive par un jury blanc : “I advise everybody, be a little careful when they go along through there – best stay woke, keep their eyes open.” (Je conseille à tout le monde de faire attention quand ils passent dans le secteur, qu’ils feraient mieux de rester vigilants et de garder les yeux ouverts).

Laurent Dubreuil : “Rester éveillé renvoie à ce que le philosophe Emmanuel Kant appelle le sommeil dogmatique. Rester éveillé, c’est
 par opposition à un renoncement doux et lent aux libertés qui sont accessibles.”

L’expression “stay woke” apparaît à l’écrit dans un article de The Atlantic de 1943, qui cite un syndicaliste noir appelant au combat contre l’exploitation économique.

Laurent Dubreuil : ““Pour lui, le moment est mûr pour qu’il y ait un réveil de type révolutionnaire prolétarien marxiste des personnes exploitées. L’expression “stay woke” n’est pas que dans un contexte de race mais dans un contexte de libération des différentes oppressions. On a une référence aux petits blancs qui doivent eux aussi se réveiller.” À RÉÉCOUTER 38 min Le Temps du débatLes termes du débat 5/44 : “Woke”

Une expression polysémique

L’expression “stay woke” connaît une nouvelle popularité au tournant des années 2010, grâce à la musique. Des artistes jouent comme Erykah Badu ou Childish Gambino jouent sur la polysémie et l’ambiguïté de l’expression, qui est à la fois un marqueur politique et une mise en garde à la vigilance dans une relation amoureuse.

Ce n’est pas un hasard si Jordan Peele utilise la chanson Redbone de Childish Gambino, où il chante à un moment “Stay woke”, au début du film“Get Out” où un Noir est prix au piège d’une famille de psychopathes blancs.

Après la mort de Michael Brown, abattu par un policier blanc à Ferguson en 2014, le hashtag #StayWoke apparaît sur les pancartes des manifestants de Black Lives Matters.

Laurent Dubreuil : “A cause du contexte réseaux sociaux, plus que Black Lives Matters, qui est international, globalisé, “woke” devient un signal de quelque chose. A l’origine, un signal lié à l’antiracisme mais assez vite un signal de tout un ensemble de revendications hétérogènes. “Woke” devenant signal, comme tout signal, il peut être à la fois très précis ou très diffus.”

L’expression “stay woke” a été revendiquée par des groupes militants mais le mot “woke” utilisé tout seul est utilisé par des contradicteurs pour moquer des revendications.

Laurent Dubreuil : “Je suppose que le mot “woke” arrive en France par l’utilisation polémique qui en est faite par Tucker Carlson par exemple qui est un journaliste très influent de Fox News. Ce qui est intéressant c’est que le mot “woke” prend très rapidement et une beaucoup plus grande place dans le débat public en français qu’aux États-Unis.”