À l’origine du roi des éléphants : Babar

Il a 90 ans et presque aucune ride… Depuis 1931, date du premier livre, le succès de Babar, monument de la littérature jeunesse, se confirme. Mais depuis plusieurs années, des relectures font ressortir des zones d’ombre : et si Babar faisait l’éloge de la colonisation ?

Il a plus de 90 ans et pourtant, en 78 épisodes, 3 films, des livres dans 150 pays, Babar est infatigable. Inventé en 1930 par une bourgeoise parisienne pour endormir ses enfants, l’éléphant prend vie sous le pinceau de son mari, peintre. 

Longtemps figure de la bienveillance et de la bonhomie, des relectures récentes en font ressortir des zones d’ombre : et si Babar faisait l’éloge de la colonisation ? 

“Alors faut-il brûler Babar ? Je n’irai pas jusque-là parce que je ne suis pas pour brûler les livres, je pense que, par contre, il faut donner un cadre et expliquer le sens des choses. Il faudrait peut-être dire aussi que ces livres pour enfants ne sont peut-être plus forcément pour enfants aujourd’hui”, précise Gilles Boëtsch, anthropologue. 

La naissance de Babar

Babar sort tout droit de l’imagination de Cécile de Brunhoff. Pour endormir ses deux fils, cette mère de famille parisienne conte l’histoire d’un petit éléphant… Alors qu’il n’est qu’enfant, il est chassé hors de la forêt par un braconnier, il atterrit seul en ville, où il adopte peu à peu les coutumes des humains avant de rentrer dans sa forêt, costume vert sur la peau. Il devient roi et apprend aux éléphants à se civiliser. 

Jean de Brunhoff, son mari peintre, donne un visage et un nom au pachyderme : ce sera Babar. 

Le livret illustré circule dans la famille avant que les deux frères de Jean ne le fassent éditer. Les premières aventures de Babar sortent en 1931. Le format est soigné, coloré et imposant, Babar est fait pour être posé, admiré. 

“C’est un personnage gentil, il est tout en rondeur, il n’a pas de griffes, il n’a pas de dents, il a des formes rondes, il est placide. On ne craint pas un éléphant, on le devrait mais on ne craint pas un éléphant. Il n’est pas dressé comme un lion sur ses pattes arrière. Jean de Brunhoff jouait sur une question que se pose les enfants : ‘Mais alors Babar, c’est un humain ou un animal ?’ C’est un trajet éducatif si on veut”, résume Isabelle Nières-Chevrel, professeure émérite de littérature jeunesse. 

Une période particulière

Le pachyderme en costume s’exporte aux États-Unis et en Angleterre avant que Jean ne décède en 1937 de la tuberculose.

Écrit en pleine montée du nazisme en Europe, Babar a été rédigé en se voulant tolérant et bienveillant. Il crée sa monarchie, “babarienne”, innocente, où chacun vit selon ses coutumes. Mais cette période est aussi celle des puissances coloniales… 

“Il ne faut pas oublier que Babar a été créé en 1931 et c’était quoi 1931 ? C’était l’exposition coloniale qui a eu lieu au bois de Vincennes et là c’était un très grand événement pour la politique coloniale de la France puisque ça servait à montrer toutes les réalisations qu’avait faites la France avec exhibitions, évidemment, des peuples qu’on avait colonisés. En 1931, il y a Tintin au Congo qui sort. Tintin au Congo c’est quand même franchement raciste là… Ils ne sont pas sur le même plan mais ils sont dans le même contexte, c’est des ouvrages pour la jeunesse, il y a des messages à faire passer à la jeunesse, consciemment ou inconsciemment, en particulier des messages sur la grandeur de la France, le rayonnement, nos relations avec les autres, tout ça est dedans”, détaille Gilles Boëtsch. 

Babar, colonialiste ?

Dans les années 1970, des chercheurs relisent Babar et mettent en évidence certains positionnements problématiques. 

En revenant d’un endroit “civilisé”, Babar semble plus heureux et veut imposer des nouvelles coutumes à ses compatriotes : costumes, architecture, éducation, métiers… 

“Il fait penser à un Africain qui serait allé en France et qui aurait assimilé la culture française, donc la culture ‘coloniale’ par rapport à l’Afrique et qui serait revenu au pays avec le costume trois pièces, etc. Babar amène la bonne parole en Afrique et va construire des villes, Célesteville en particulier, avec les repères de la société occidentale, il y a le théâtre avec des soirées à l’intérieur avec tous les éléphants en costumes, évidemment ça rappelle les populations colonisatrices, ça c’est évident…”, rajoute Gilles Boëtsch. 

Dans le livre Babar en voyage, un passage est explicitement raciste. Lors de cette première apparition d’Africains, ils sont dépeints comme “des vilains cannibales sauvages”. Ce passage est supprimé au fil des rééditions. 

Ce sont les premiers numéros de Babar qui posent problème. Jean de Brunhoff ne fait pas l’éloge du colonialisme et du racisme mais il reproduit les codes de la société dans laquelle il vit au début des années 1930.  

En 1946, Laurent, l’un des fils de Cécile et Jean, reprend le flambeau et continue les histoires de Babar. Babar au skiBabar au muséeBabar à New York, des aventures qui se veulent plus légères et qui s’adaptent à l’évolution de la société.

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