A quand le grand remplacement

Par Jacques Neirynck. Ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d’origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d’écrivain.

Cette expression, titre d’un livre de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, connaît un regain depuis qu’Éric Zemmour, candidat non déclaré à l’élection présidentielle française de 2022, s’en fait le porte-parole. Le grand remplacement serait un phénomène démographique et culturel de substitution des populations européennes dites « de souche » par des populations immigrées, venant d’Asie ou d’Afrique. En 2015, face à l’afflux de réfugiés syriens, Marine Le Pen déclarait dans un meeting que « sans nulle action de la part du peuple français, l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences ». Les deux candidats populistes additionnent 35% des intentions de vote.

En Suisse, l’UDC n’est créditée que de 30% des voix, ce qui en fait tout de même  le plus grand des partis Elle chérit ce thème qui fait partie de son fond de commerce fondamental, même si elle drague au-delà avec le refus du passe vaccinal. En mars de cette année, la Suisse a adopté la loi qui interdit de dissimuler le visage  Déjà plus tôt, les musulmans de Suisse sont interdits constitutionnels de minarets : avec un taux de 57,5%, le peuple a accepté l’initiative populaire ancrant dans la Constitution l’interdiction de ces tours. La participation s’est élevée à 53,4%. Le message est clair : même si elle est de plus en plus vide, l’église est remise au milieu du village suisse parce que la mosquée n’y a pas sa place.

Entretemps 40.000 migrants clandestins se sont noyés dans la Manche qu’ils essayaient de traverser sur des radeaux pneumatiques surchargés. Des milliers de Syriens et d’Afghans passent la nuit dans les forêts glaciales de Biélorussie face aux barbelés érigés par la Pologne, la Lituanie et la Lettonie. L’Europe est une forteresse assiégée aujourd’hui par des milliers, demain par des millions. L’Afrique compte 1.216 milliard d’habitants plus du double de l’Europe et elle doublera sa population dans une génération. La poussée deviendra irrésistible et l’angoisse du grand remplacement se superpose normalement à celle du Covid et du réchauffement climatique.

Pourquoi l’Afrique veut-elle migrer ? La réponse est évidente :  parce qu’elle vit mal. Entre les guerres civiles, les épidémies et les famines, sans développement technique, le continent le plus riche de ressources ne parvient pas à nourrir sa population. Le réchauffement climatique va aggraver la pression. Les aides insuffisantes que les pays riches concèdent aux pays pauvres se perdent dans les méandres de la corruption et de l’incompétence. Il ne suffit pas de construire une école, une route, un hôpital, il faut un budget pour l’entretien et le fonctionnement. Il ne suffit pas d’un ordinateur, il faut un informaticien, qui trouve une place mieux rémunérée et une vie plus agréable en Europe.

Libérée de l’esclavage depuis deux siècles et de la colonisation depuis un demi-siècle, l’Afrique en subit encore les séquelles et les utilise pour quémander l’aide des pays coupables. L’armée français doit crapahuter au Sahel pour éviter qu’il se transforme en califat islamique. Si l’on veut éteindre l’endémie de coronavirus il faudra fournir des doses de vaccins gratuites à l’Afrique. Dieu sait comment elles seront distribuées si elles le sont.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La traite des esclaves et la colonisation furent, plus que des erreurs politiques, des crimes historiques Et l’Histoire dure longtemps. Peut-être que la civilisation européenne, qui n’est pas un mot creux, sera remplacée avant la fin du siècle par tout autre chose dont nous n’avons pas l’idée.

Or nous devrions nous rappeler les plus lointains souvenirs. Voici trente millénaires, les envahisseurs Sapiens, provenant d’Afrique ont remplacé après quelques croisements les Neandertal qui peuplaient l’Europe. Voici 40 siècles les Celtes ont envahi l’Europe en remplaçant la population existante. Puis les Romains, les Germains et les Normands. Les populations n’ont pas cessé d’être remplacées. Il serait bien difficile de déterminer ce qu’est un Français ou un Suisse de souche : une analyse génétique découvre des couches successives d’ancêtres, à commencer même par 5% de Neandertal.  Or les seuls Sapiens de pure souche sont les Africains. Peut-être sont-ils les seuls à pouvoir nous apporter un supplément de civilisation. En tous cas, il semble qu’ils résistent bien mieux à la pandémie.

Chaque remplacement a apporté ses bienfaits : les Celtes le fer, les Romains la vigne et la racine latine du français, les Germains le goût de l’ordre et de la discipline, les Normands la navigation. Nous ne serions pas ce que nous sommes si nos ancêtres n’avaient pas été remplacés sans cesse pour le plus grand bénéfice de ces descendants que nous sommes. Et donc un grand remplacement n’est pas une catastrophe mais une sérieuse confusion pour ceux qui sont remplacés. Nous, nos clochers, la fondue, quatre langues, un drapeau, la désalpe, les meilleures institutions acratiques* du monde, tout cela disparaîtra au bénéfice du couscous et de la moambe.

Pour éviter ce grand remplacement, quelles seraient les mesures ? De bonnes âmes proposent régulièrement que notre contribution au développement soit plus substantiel.  On peut en douter. Rien ne dit que l’Afrique est disposée à se développer comme nous en donnons l’image, actuellement, plutôt trouble. Rien non plus n’affirme qu’elle sera preneuse de la démocratie, de l’Etat de droit, de la séparation des pouvoirs, de tout ce que nous considérons comme indispensable pour la vie en société.

Si l’on considère ce qui s’est passé dans nombre de pays africains, ce fut exactement le contrepied. Les institutions démocratiques, à l’image de la métropole, léguées par celle-ci au jeune Etat décolonisé, disparurent en très peu de temps pour faire place à des dictatures souvent d’origine militaire. Un président, autoproclamé ou élu par fraude, totalement incompétent, laissa son pays s’enfoncer dans la corruption, les violences interethniques, la famine, les épidémies. La misère noire : PIB par habitant, Suisse 61 360 $, République démocratique du Congo 785 $ . Les structures traditionnelles, comportant des éléments de démocratie coutumière, ont été éliminées par moins d’un siècle de colonisation. Dans beaucoup de ces pays africains, l’Etat n’est qu’une fiction incapable de remplir les devoirs régaliens de celui-ci, la sécurité, la santé, le développement. Bref la décolonisation s’est passée au plus mal : on est tombé d’une relation malsaine à quelque chose qui n’a pas de nom, sinon l’anarchie et la tyrannie.

Est-ce cela qui nous menace lorsque les Européens de souche devront en accepter un apport biologique supplémentaire ? Sommes-nous condamné à la décadence, à la décroissance, au désordre ? Personne ne peut prédire ce qui va se passer. On peut juste affirmer que l’avenir est imprévisible, qu’il nous réserve des surprises et qu’elles ne seront peut-être pas toutes aussi désagréables que nous le craignons. La seule menace immédiate est celle des partis populistes qui visent aussi l’élimination de la démocratie.

* L’acratie est un concept de philosophie politique, inspiré de l’espagnol acracia, qui définit un état d’absence d’autorité, de domination, de pouvoir. Le terme est d’un usage fréquent dans la tradition libertaire hispanophone où il est utilisé notamment comme titre pour de nombreuses publications.

Le Temps