À qui appartient une dépouille? Le cas de Karim S., citoyen français vivant à Barcelone et mort à Orly

Toni, le compagnon de Karim S., est pour le moment coincé dans un véritable labyrinthe administratif. 

La dépouille de Karim S., décédé à l’aéroport d’Orly le 8 juillet, est depuis des semaines au centre d’un absurde conflit entre Espagne et France, entre famille et compagnon.

Karim S. est mort.

Il est mort comme il a vécu: en surprenant tout le monde.

Figure connue, appréciée et respectée du petit milieu opérant dans les compagnies aériennes, Karim S. a fini de tourner autour du monde, stoppé net dans sa course par un banal accident cardiovasculaire cérébral (AVC). Un trépas survenu dans les toilettes de l’aéroport d’Orly, le 8 juillet dernier, et désormais accompagné d’un véritable feuilleton judiciaire.

Ce quinquagénaire jovial, chef de cabine pour la compagnie Corsair, rentrait chez lui à Barcelone, après un vol en provenance de La Réunion. C’est au cours de la correspondance qu’est survenu l’AVC qui lui fut fatal.

Ennui et ennuis administratifs

Karim S. était un homme rigoureux dans son travail, mais parfois un peu insouciant dès lors qu’il s’agissait de sa vie privée. Les papiers, les tâches administratives, les normes ne lui inspiraient que de l’ennui. C’est pour cette raison qu’il n’a jamais vraiment pensé à mettre par écrit l’expression de ses dernières volontés et notamment son désir d’être incinéré.

Paradoxalement, c’est aujourd’hui sa dépouille qui se trouve au centre d’un vortex juridique entre les autorités françaises et espagnoles. Depuis le 8 juillet, le corps de Karim se trouve dans une morgue française, sans qu’il soit à ce jour possible de savoir si ses choix seront respectés. Il en avait fait part à son compagnon, Toni, qui partageait sa vie depuis des années dans leur appartement de Barcelone.

Karim et Toni s’étaient déclarés pareja de hecho, l’équivalent du PACS en Espagne. C’est cette équivalence qui est aujourd’hui mise en cause et mise à mal par les pratiques différentes entre deux États pourtant membres de l’Union européenne.

Peine et invisibilité du compagnon

À la suite de son décès, la police française a contacté la famille de Karim, conformément au droit français lorsqu’un individu n’a pas de conjoint d’un point de vue légal. La famille a donc manifesté son désir pour Karim: qu’il soit inhumé selon le rite musulman. Pourtant, Toni et ses amis confirment que Karim voulait être incinéré et n’adhérait à aucune religion.

En donnant la priorité à la famille, les autorités françaises ignorent par ailleurs Toni, qui fait donc face tant à sa peine qu’à l’invisibilité qui lui est imposée. Par l’intermédiaire de ses avocats, Me Pedro Del Barco et Me Miguel Garre, Toni insiste et demande que le corps de Karim, actuellement bloqué par les autorités françaises, lui soit rendu.

Cette situation conduit inexorablement dans les dédales de l’absurdité administrative, puisqu’en l’absence de certificat de décès délivré aux avocats de Toni, Karim S. est considéré comme vivant, alors que son corps est conservé depuis plus de trois semaines dans une morgue française.

L’État devenu Léviathan

Au fond, de quoi est-il question dans cet imbroglio franco-espagnol? En premier lieu de l’appartenance de l’individu à un groupe. Me Del Barco explique que bien que ce soit la famille qui ait été contactée, «Karim n’avait que très peu de contacts avec [elle], et ceci depuis longtemps. Son homosexualité était motif de honte et de ce fait, ses affects étaient entièrement tournés vers son compagnon et ses amis. C’est à eux qu’il a oralement fait part de ses dernières volontés.»

D’autre part, il est aussi question de nationalité. Karim S., citoyen français, vivait en Espagne, à Barcelone, depuis de nombreuses années. C’est là que s’écoulait sa vie avec Toni et c’est également en Espagne qu’il payait ses impôts. L’avocat de Toni en a apporté la preuve sans aucune difficulté. Dès lors, il est légitime de se demander si nous appartenons à un pays ou si nous sommes libres de revendiquer une citoyenneté pleinement européenne.

Karim S. était un homme joyeux et affable. | Toni

Enfin, lorsque nous mourrons, qui a le droit et le devoir de nous représenter? Les liens familiaux sont mouvants. Parfois, ils se rompent et deviennent inexistants, tant nous changeons et faisons nos propres choix une fois devenus adulte.

La question de l’application du droit reste alors ouverte, y compris à l’intérieur de l’espace Schengen. Dans le cas de Karim S., l’État est bien devenu le Léviathan redouté par Hobbes: il marque son empreinte sur le cœur et l’esprit du défunt.

Des autorités «hors cadre»

Me Del Barco et Me Garre remarquent avec amertume que «du point de vue du droit espagnol et communautaire, c’est une atteinte aux libertés fondamentales et [que leurs] échanges avec la France sont caractérisés, au mieux du sceau de l’indifférence, au pire par la volonté d’obstruction».

«Pensez-donc: personne ne voulait nous donner l’acte de décès, on ne savait même pas à qui s’adresser. La police ne nous a pas donné le numéro de parquet! Nous demandons que les droits de Karim S. soient respectés. Les autorités françaises sont pour le moment hors cadre du point de vue éthique comme moral.»

En attendant que s’accordent les violons de cette danse macabre, Karim S., grand voyageur joyeux et affable, figure tutélaire des personnels navigants se retrouve dans les limbes inoxydables qu’il a passé sa vie à combattre. Non pas parce qu’il en avait peur, mais parce qu’il détestait l’ennui avant tout.

Slate