Accusation d’inceste et promotion canapé contre le couple Louvin : “Critiquer leurs dérives, c’était prendre le risque d’être taxé d’homophobie par Louvin”

L’ancien tout-puissant producteur de « Sacrée soirée » et d’« Intervilles », Gérard Louvin, se retrouve, avec son compagnon Daniel Moyne, visé par cinq plaintes pour des faits de viol, agressions sexuelles et complicité de viol sur mineur, dont l’une déposée par son neveu. Depuis plusieurs décennies, rumeurs et soupçons planaient sur le couple. Qui savait quoi ? Enquête.

Mardi 9 mars, 19h30. « Ne m’embrasse pas, je suis un dangereux pédophile. » Face à l’ado interloqué qui lui ouvre la porte, dans une petite rue du 16e arrondissement de Paris, Gérard Louvin éclate de rire. Ce soir, il a accepté de nous rencontrer dans la maison familiale de son avocat, Me Christophe Ayela. Silhouette massive, baskets bleues et bronzage tropical, Louvin, 74 ans, fait défiler l’écran de son smartphone : « Regardez, tous ces messages de soutien ! » s’exclame-t-il. Ici le SMS d’un patron de chaîne de télé, là le message vocal laissé par un humoriste bien connu et « lui aussi passé par la tempête » ces derniers mois… Dans le secret du téléphone du producteur, ils sont tous là. Des « amis », tous puissants et célèbres, mais qui, à dire vrai, se gardent bien de le soutenir publiquement.

Depuis janvier, ils savent que cinq hommes, dont son neveu Olivier A., portent plainte contre lui et son compagnon, Daniel Moyne, pour « agression sexuelle », « viol » et « complicité de viol » – une enquête préliminaire a été ouverte. Les accusateurs détaillent tous le même système de prédation, qui aurait permis au couple d’abuser de sa situation et d’obtenir des faveurs sexuelles, quasi au vu et au su de tous. Les faits, niés par Louvin et Moyne, auraient eu lieu en marge de leurs activités professionnelles ainsi que dans l’intimité de leurs luxueuses résidences privées, avec des victimes parfois âgées de moins de 15 ans. « Qui savait dans l’entourage ? » est une question récurrent

e à chaque nouvelle affaire de ce type. Pour ce couple, qui a régné plus de vingt ans sur le monde médiatico-culturel, elle est particulièrement sensible.Olivier A., neveu de Gérard Louvin, a porté plainte en janvier 2021. (SIMONE PEROLARI POUR « L’OBS »)

Dans les années 1990, le duo Louvin-Moyne est incontournable. Les émissions de Glem – pour Gérard Louvin Editions musicales – trustent alors l’antenne de TF1, la chaîne la plus regardée d’Europe : « Sacrée soirée », « Intervilles », « Ciel, mon mardi ! », « Sans aucun doute »… « A l’époque, on pouvait rassembler 12 millions de téléspectateurs et faire 40 % de parts de marché ! » se rappelle Gilles Amado, leur réalisateur fétiche. Jean-Pierre Foucault, Julien Courbet ou Nagui ont fait leurs armes à leurs côtés. Louvin, maître du « Paris by night », gère aussi des comédies musicales, boys band, restaurants, théâtres et même une boîte de nuit à deux pas de l’Arc de Triomphe. Lui, le gros bosseur expansif et autoritaire, négocie les contrats. Et Daniel, le directeur artistique discret, dandy ténébreux, autour duquel gravitent une flopée de jeunes postulants à la notoriété, fait passer les castings.

« Les gens se prostituaient mentalement et physiquement pour être dans leurs petits papiers », témoigne un collaborateur.Très vite, le couple traîne la réputation de mélanger business et plaisir, mais attention, sans drogue ni alcool, toujours sobre. Une proche collaboratrice se souvient de ce défilé de « minets arrogants qui demandaient à voir Daniel tout de suite ».

« Evidemment qu’ils aimaient les jeunes, reconnaît Florent Pagny, dont la carrière a été lancée par Louvin. Mais je n’imaginais pas qu’ils iraient jusqu’à tripoter des jeunes si jeunes, et leur neveu ! Moi, j’ai toujours su me défendre, je me suis éloigné volontairement de tout ça. »

Une ex-collaboratrice de Glem affirme qu’Alain Chamfort l’aurait mise en garde dans les années 1980, sur des gestes tendancieux de Daniel vis-à-vis de son fils. Le chanteur, qui a coupé les ponts depuis bien longtemps avec Louvin, réfute cette anecdote et se dit « stupéfait » au téléphone. A l’inverse, Lio, qui partageait alors la vie du chanteur, se souvient « parfaitement » avoir évoqué « plusieurs fois » ce sujet avec lui. « Je lui ai fait part de mon malaise au sujet de Louvin et Moyne. Je suis très étonnée qu’Alain ne s’en rappelle pas », nous dit-elle. Lors d’un dîner chez le couple Louvin – Moyne, elle nous explique, très émue au téléphone, en avoir parlé directement au duo. Une franchise qu’elle aurait payée cash : « J’ai été écartée et blacklistée de leurs programmes. C’était une époque d’impunité organisée, tous ceux qui savaient ont tourné la tête. On a manqué de courage ».

Louis-François Bertin-Hugault, ex-régisseur chez Glem (il a quitté la société de production fâché pour d’autres raisons), évoque lui aussi une « ambiance de vautours. J’avais fait venir en stage un neveu. Je lui ai dit : “Si Moyne t’embête, envoie-le péter gentiment.” A la fin du stage, il m’a dit que j’avais bien fait de le prévenir. » Un abus de position classique dans l’univers du cinéma, de la télé, du show-biz, mais à l’époque toléré, sinon accepté. Un vieux producteur avec une jeune fille, c’était courant. Chez Glem, c’était un vieux couple avec des jeunes gens.

« Même si on voyait des dérives, on ne pouvait rien dire, témoigne un ancien de la direction de TF1. Critiquer leurs dérives, c’était prendre le risque d’être taxé d’homophobie par Louvin. » Homosexualité ou pas, peu importe, les questions sont les mêmes : où commence et finit le consentement ? La majorité sexuelle fixée à 15 ans est-elle pertinente lorsqu’il s’agit d’un jeune face à un adulte en position dominante ? Alors quand il s’agit en plus d’un enfant de la famille…

« Tout le monde, dans leur entourage professionnel, m’a vu collé à eux, depuis l’âge de 13 ans, défoncé, dopé. Et personne ne s’est posé la question de savoir pourquoi j’étais si mal ? » s’étonne Olivier A. Dans le bureau de son avocat, ému, volubile, la parole parfois décousue, le neveu de Gérard Louvin, 47 ans, déroule pour nous sa jeunesse dans une cité de la banlieue parisienne. Sa mère, célibataire, qui se débat avec l’éducation de ses deux fils. Les vacances, plutôt simples et rares, au camping, sous la toile ou dans la caravane familiale. Et puis Gérard Louvin, cet oncle ami des stars, qui vient le chercher en Mercedes pour l’emmener en vacances ou en week-end, avec son ami Daniel, qui travaille au journal pour adolescents « OK Podium ! »….

L’Obs