Afghanistan : Bloqués à Kaboul, Mansour, un Franco-Afghan naturalisé il y a trois ans, appelle à l’aide « Je ne vais pas abandonner ma femme et mes enfants »

Mansour, un Franco-Afghan d’une trentaine d’années, ses trois enfants et son épouse vivent à Lille. Partis voir leur famille en Afghanistan au début de l’été, ils sont désormais coincés à Kaboul.

Quand nous parvenons à le joindre au téléphone dimanche matin, Mansour essaie coûte que coûte de garder son calme. Deux de ses trois enfants, terrorisés par ce qu’ils ont vu la veille, ont enfin réussi à trouver le sommeil. Samedi, la petite famille a tenté d’entrer dans l’aéroport de Kaboul, dans l’espoir d’accéder à un vol qui les emmènera loin du régime des talibans, jusqu’à Lille, où ils ont toute leur vie. Mais le chaos était total. Blessés, épuisés, ils ont dû rebrousser chemin.

Ce Franco-Afghan d’une petite trentaine d’années a obtenu son passeport français il y a trois ans. Ses enfants, âgés de 18 mois, 4 et 6 ans, sont tous Français. Son épouse, une Afghane, a obtenu en 2015 un titre de séjour valable dix ans en France. Depuis dimanche 15 août, ils sont coincés dans un Kaboul « sans électricité », « sans argent, car les banques ont fermé », avec « le peu de nourriture » qu’ils récupèrent dans les magasins restés ouverts. Ils avaient rejoint l’Afghanistan au début de l’été, « pour voir la famille », et devaient retourner à Lille à la fin du mois, avant la rentrée scolaire. Ils sont désormais hébergés chez un ami.

«Comment peut-on me demander d’abandonner ma femme ?»

Il y a plusieurs jours, le trentenaire, qui travaille comme interprète dans une association humanitaire du Nord, a reçu un SMS de la cellule de crise du Quai d’Orsay. Le message indiquait qu’une entrée spéciale réservée aux ressortissants français était possible à un endroit précis de l’aéroport. Il s’agit de l’entrée gérée par les Américains. « Attention, seuls les détenteurs de passeports français seront admis. Les conjoints ou enfants étrangers seront refoulés par les forces américaines », prévient le SMS que nous avons pu consulter. La famille a essayé de négocier, en vain.

Mansour est « sous le choc ». « Comment peut-on me demander d’abandonner ma femme, la mère de mes enfants ? C’est inhumain », s’étrangle-t-il. « On nous a alors conseillé de nous rendre devant la porte principale de l’aéroport, tenue par les Afghans », pour tenter d’y pénétrer aux rares moments où les grilles s’ouvrent, explique le trentenaire.

Joint par Le Parisien, le Quai d’Orsay affirme que « les ayant-droits de nos compatriotes sont évidemment inclus dans nos opérations (NDLR : d’évacuation)». « Il peut cependant parfois arriver que les accès à l’aéroport, qui restent très complexes et qui ne dépendent absolument pas de nous, soient bloqués à certains moments aux personnes n’ayant que la nationalité afghane. » Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a d’ailleurs déploré que les mesures de sécurité prises par les États-Unis à l’aéroport de Kaboul entravent l’évacuation des collaborateurs Afghans. « Nous nous sommes plaints. Nous leur avons demandé de montrer plus de flexibilité », a-t-il confié à l’AFP.

Samedi, Mansour, son épouse et leurs enfants ont essayé de gagner l’aéroport avec pour seules affaires personnelles des bouteilles d’eau et des biscuits. Mais impossible d’accéder à l’établissement. Ils ont patienté, sous une chaleur de plomb, au milieu d’une foule de milliers de personnes qui, comme eux, cherchent à fuir le pays au péril de leur vie. « C’est de plus en plus tendu, tout le monde sait qu’on joue une course contre la montre », souffle-t-il.

Les enfants sont déshydratés

Les mouvements de foule sont nombreux. Des hommes armés – « des soldats afghans », selon Mansour- tirent en l’air. « On a vu des enfants hurler parce qu’ils avaient perdu leurs parents dans la foule, des gens s’évanouir, s’écraser les uns les autres. » Son fils de 4 ans a reçu une pierre sur la tête. Le Parisien a pu voir sa photo : le garçonnet a une large plaie saignante au front, juste au dessous de ses cheveux bruns.

Sept Afghans sont morts dans la cohue devant l’aéroport, a indiqué ce dimanche le ministère britannique de la Défense, sans plus de précisions. Samedi, des images tournées par Sky News montraient les corps d’au moins trois personnes, vraisemblablement écrasées par la foule. Mansour assure avoir vu un homme s’effondrer après s’être fait tirer dessus. Lui a une partie du visage tuméfiée. « Un soldat m’a donné un coup de crosse avec son arme », nous raconte-t-il.

Comment retourner à l’aéroport dans ces conditions ? « On part la peur au ventre, c’est terrible. » Ses enfants, déshydratés, souffrent de diarrhée. « Ils ont perdu du poids. On n’a pas les médicaments qu’il faut », déplore le Franco-Afghan.

Il appelle les autorités françaises à l’aide, demande à pouvoir rejoindre l’aéroport de manière sécurisée, « dans des bus, comme cela a déjà été fait », suggère-t-il. En fin de semaine, des hélicoptères américains ont transporté une centaine d’Afghans vers l’aéroport de Kaboul, a rapporté Associated Press. « Pourquoi ne pas faire pareil ? » implore Mansour.

« Nous mettons tout en œuvre actuellement pour continuer, dans des conditions exceptionnellement difficiles, nos opérations d’évacuation, en lien très étroit avec nos partenaires internationaux, en utilisant toutes les modalités tactiques disponibles à nos équipes », explique le Quai d’Orsay.

«J’ai perdu mes parents à cause des talibans»

Jamais Mansour n’aurait imaginé qu’il resterait bloqué à Kaboul. Il a fui le pays il y a une petite vingtaine d’années, quand il était à peine adolescent. « J’ai perdu mes parents à cause des talibans. Ils ont torturé mon père. Ces gens tuent et amènent la peur », lâche-t-il. L’arrivée des combattants islamistes dans la capitale, « si vite, si facilement », lui a fait l’effet d’un « terrible retour en arrière ».

« Aujourd’hui, j’ai mes enfants, je dois rester calme, trouver une solution, pour ne pas devenir fou », dit le trentenaire, d’un ton déterminé. En attendant de retrouver, espère-t-il, leur vie lilloise, il cache l’identité française de sa famille. « Je ne sais pas ce que les talibans feront s’ils trouvent nos passeports », s’inquiète le Franco-Afghan.

Jusqu’à quand les combattants islamistes tolèreront-ils les opérations d’évacuation ? Les jours sont comptés avant le 31 août, date fixée par l’administration américaine pour le retrait définitif de ses forces d’Afghanistan. Vendredi, l’un des négociateurs du mouvement islamiste, Anas Haqqani, a ainsi déclaré que « les personnes qui se pressent à l’aéroport de Kaboul pour fuir sont une insulte faite au pays », a rapporté Le Monde. Des milliers de personnes ont déjà été exfiltrées à bord d’avions dépêchés dans l’urgence par les pays occidentaux. Mais « aucune nation ne pourra évacuer tout le monde », a prévenu le ministre britannique de la Défense, Ben Wallace.

« Tant que l’aéroport reste ouvert, tant que notre personnel y est en sécurité, nous restons et nous poursuivons nos efforts sans relâche », assure de son côté le Quai d’Orsay.

Le Parisien