Afrique du Sud : Les fantômes de l’apartheid planent toujours sur l’espace urbain

Jusque dans leur architecture et leur organisation, les villes sud-africaines ont été pensées pour diviser Noirs et Blancs. Vingt ans après la fin de l’apartheid, des militants se battent pour qu’elles soient enfin repensées.

Lors de la dernière nuit que Sophie Rubins a passée dans son taudis de tôle rouillée, au début du mois de septembre, la première pluie du printemps s’est abattue sur son toit. De son lit, elle l’a regardée s’infiltrer dans les interstices des parois. Les fentes étaient si grandes qu’on pouvait “voir les étoiles”, dit-elle, et en entrant, l’eau faisait des flaques sur le sol, comme à chaque fois qu’il avait plu durant les trente dernières années.

Mme Rubins avait passé la majeure partie de sa vie dans ce “zozo” – une bicoque en tôle – situé dans une arrière-cour d’Eldorado Park. Ce township de la banlieue sud de Johannesburg avait été construit pour abriter un ensemble de minorités ethniques désigné dans la hiérarchie raciale de l’apartheid sous le nom de “communauté de couleur”. Les emplois et les services publics y étaient rares. La plupart des postes à pourvoir se trouvaient dans les secteurs “blancs” de la ville, où l’on parvenait après un long trajet en bus.

Mais cette nuit était la dernière qu’elle y passait, car, le lendemain matin, elle déménageait de l’autre côté de la ville, dans un appartement qui lui avait été cédé par le gouvernement. Cela faisait vingt-quatre ans qu’elle figurait sur une liste d’attente.

“Je pensais avoir ce logement pour y élever mes enfants, soupire-t-elle, mais je suis quand même contente car j’aurai un bel endroit pour mourir.”

Construits pour diviser

Quand la ségrégation a officiellement pris fin en Afrique du Sud au milieu des années 1990, les urbanistes ont été confrontés à une question existentielle : comment réunir les communautés dans des villes qui avaient été construites pour les séparer ?

Pendant des décennies, ils l’avaient esquivée pour se concentrer sur une question plus vaste encore : comment fournir un logement décent à des gens entassés dans des quartiers pauvres, isolés et dépourvus de services publics ? Depuis la fin de l’apartheid, le gouvernement a construit des logements pour des millions de personnes comme Mme Rubins.

Mais la plupart sont situés en périphérie, dans des quartiers dont l’isolement contribue à accroître les inégalités au lieu de les réduire. Ces dernières années, des militants ont commencé à faire pression sur les municipalités pour qu’elles inversent la tendance et construisent des logements sociaux près des centres-villes, à proximité des emplois et des écoles.

D’après eux, même s’ils ne sont pas gratuits, ces logements à loyer modéré sont un premier pas vers l’intégration de la classe populaire dans des secteurs de la ville d’où elle était exclue. Le 31 août, un tribunal du Cap a donné gain de cause à ces militants en décrétant que la ville devait annuler la vente d’un bien immobilier qu’elle possédait près du quartier des affaires et y construire des logements sociaux.

Si de sérieux efforts ne sont pas faits par les autorités pour redresser la situation, stipule le jugement, l’apartheid spatial perdurera.” Selon des experts, cette décision de justice pourrait induire une réaction en chaîne en contraignant d’autres villes sud-africaines à chercher à rééquilibrer un statu quo très inégalitaire.

Ce jugement est important car c’est la première fois qu’un tribunal estime qu’un logement abordable et bien placé n’est pas quelque chose qu’il est bon d’avoir, mais qu’il faut avoir”, observe Nobukhosi Ngwenya, qui poursuit des recherches sur les inégalités de logements à l’African Centre for Cities [un centre de recherches sur l’urbanisation] du Cap.

Près de la décharge

Cet avis va à contre-courant de l’histoire mais aussi du présent. L’appartement dans lequel Mme Rubins a emménagé au début de septembre dans la banlieue ouest de Johannesburg a été construit dans le cadre du Programme de reconstruction et de développement (PRD), un chantier herculéen lancé par le gouvernement dans les années 1990 pour mettre fin à des décennies – voire des siècles en certains endroits – de ségrégation et d’expropriation des Noirs.

Fondé sur l’obligation inscrite dans la Constitution sud-africaine d’“assurer de bonnes conditions de logement” à chaque citoyen, ce programme s’engageait à fournir un logement gratuit à des millions de Sud-Africains privés des services essentiels et de conditions de vie correctes par le gouvernement blanc.

Le PRD a été dans une certaine mesure une réussite. En 2018, le gouvernement avait déjà livré quelque 3,2 millions de logements et continuait d’en construire. Mais pour réduire les coûts, la quasi-totalité de ces habitations ont été bâties en périphérie des villes, dans les secteurs où Noirs, Asiatiques et métis étaient naguère cantonnés par la loi.

Le nouvel appartement de Mme Rubins, par exemple, jouxte la décharge d’une mine, dans un quartier d’usines et d’entrepôts construits de manière anarchique. Le trajet jusqu’au centre-ville coûte 2 dollars, soit plus que le salaire horaire minimum.

Cet éloignement du centre est aussi un symbole d’injustice. Sous l’apartheid, on ne pouvait accéder à ces banlieues qu’avec une autorisation de la municipalité, et il fallait souvent quitter les lieux avant le coucher du soleil. “Il y a eu beaucoup de luttes pour l’accès à la terre dans les villes sud-africaines et elles ont été salutaires”, souligne Mandisa Shandu, directrice de Ndifuna Ukwazi, l’association de défense des droits au logement qui a lancé l’action en justice au Cap pour que la vente immobilière de la municipalité soit annulée.

Ce que nous avons fait, c’est réclamer que l’accès mais aussi l’emplacement soient pris en considération.” Au début de 2016, l’association a appris que la municipalité du Cap avait vendu une propriété située dans le centre-ville, l’école Tafelberg, à une école privée locale.Alors que l’opération avait déjà eu lieu, l’association a porté l’affaire devant les tribunaux en faisant valoir que ce bien n’était pas vendable car la ville était tenue d’affecter toutes ses ressources à la fourniture de logements sociaux.

Après quatre ans de procédure, le tribunal a décidé d’invalider la vente. Les autorités ont jusqu’à la fin de mai 2021 pour présenter un plan de logements sociaux dans le centre du Cap. “Je pense que ce jugement aura une influence majeure au-delà du Cap, estime Edgar Pieterse, directeur de l’African Centre for Cities. Il redynamisera le programme de logements sociaux dans tout le pays.”

Fin de “l’urbanisme ségrégationniste

Cependant, même avec cette nouvelle impulsion, le programme ne répondra qu’à une partie du problème. Selon M. Pieterse, le gouvernement doit trouver des moyens pour construire des logements gratuits ou à loyer modéré pour faire des villes sud-africaines des endroits plus égalitaires. Ainsi, à Johannesburg, la municipalité a passé ces dernières années à améliorer le réseau des transports publics et à promouvoir la construction le long de liaisons qui avaient été établies pour faciliter les déplacements entre des quartiers coupés du centre-ville par un urbanisme ségrégationniste.

Quand Mme Rubins a emménagé dans son nouvel appartement, elle ne pensait pas à tout cela. Pendant que l’équipe de déménageurs en salopette rouge des services publics déposait ses étagères et ses armoires, dont les pieds en bois étaient gauchis et gonflés par trente ans de pluies torrentielles, elle a jeté un coup d’œil parla fenêtre de sa nouvelle chambre, qui donnait sur un terrain jonché de détritus.

Sa nièce, June, qui avait emménagé à l’étage au-dessus une semaine plus tôt, l’aidait à trier les sacs et les cartons. Mme Rubins s’est demandé à haute voix s’il y avait de bonnes écoles publiques dans le coin et si les usines embauchaient. Elle l’espérait, car le centre-ville était à trente minutes en voiture.

Si tu es désespérée et que Dieu pense à toi, tu ne dois pas te plaindre. Tu dois juste dire merci”, lui a soufflé June.

The Christian Science Monitor