Afrique : La défense des droits des animaux est-elle raciste ?

Tout le monde se rappelle la mort de «Cecil le lion» lors d’une chasse, mais peu se souviennent de celles de trois enfants tués en août dernier par un lion en Tanzanie.

Kiambwa Lekitony est un garçon de 11 ans qui vit dans le nord de la Tanzanie, dans le district de Ngorongoro. Son histoire, rapportée par l’agence de presse du gouvernement turc Anadolu, est la suivante : début août dernier Kiambwa part à la recherche de vaches égarées non loin de son village. Accompagné de ses trois frères, ils sont attaqués par une lionne. Il sera le seul rescapé du drame. Réfugié en haut d’un arbre, il passe la nuit à proximité du fauve qui dévore ses frères. «Je n’ai vu que les os quand je suis redescendu de l’arbre pour m’enfuir», raconte l’enfant.

Cette histoire tragique a inspiré un article intitulé : «Est-ce que le mouvement pour le droit des animaux est raciste ?» La question est impertinente. Odieuse pour certains, stupide pour d’autres. Elle est quand même posée par Jens Ulrich Hogh, un chasseur et éditeur de magazines sur la nature dans un texte publié sur le site du CPH Post, un média danois diffusé en anglais. Hogh y dénonce le «contraste flagrant entre le manque d’intérêt de l’ouest (l’Europe, ndlr) pour les conflits entre la faune et les humains par rapport à l’attention médiatique vis-à-vis de la chasse aux trophées en Afrique.»

Il poursuit ainsi : «Tout le monde se souvient de Cecil le Lion […] qui a inspiré des dizaines de milliers de messages outrées sur les réseaux sociaux et d’autres milliers d’articles de presse. […] Mais l’histoire de Kiambwa et de ses trois frères dévorés n’ont pas déclenché la curiosité de la presse occidentale ni la compassion outragée des célébrités et des politiciens. Pourquoi ?» Un raisonnement qu’il termine ainsi : «Des manifestations ont proclamé que ”black lives matter”, mais apparemment ces vies ne comptent pas autant que celles de vieux lions – surtout si la ”black lives” en question habite dans une communauté rurale du tiers-monde.»

C’est un fait : le récit de Kiambwa Lekitony, contrairement à celui de Cecil le Lion (tué légalement par un chasseur), n’a pas été mentionné dans les journaux occidentaux. Pas un seul. Ni en France. Ni en Angleterre, où se tenait récemment la COP26. Et Kiambwa Lekitony n’est pas le seul à avoir été ignoré par les médias occidentaux : lorsqu’un conflit surgit entre les animaux et les humains, l’attention est surtout captée lorsque la victime n’est pas un homo sapiens. Jens Ulrich Hogh reprend : «Il y a un fossé considérable entre la manière dont les organisations occidentales priorisent la faune par rapport aux hommes dans les pays en développement. Les ONG de défenses d’animaux lèvent environ un milliard de dollars chaque année, mais les populations rurales qui doivent vivre avec ces animaux dangereux ne bénéficient pas de cet argent.»

Cette critique est fréquente chez les chasseurs, et très simpliste. Elle soulève néanmoins un éternel et complexe débat, dont le Figaro Magazine s’était déjà fait l’écho dans un reportage sur la chasse aux trophées en Namibie. D’un côté du débat, les organisations de défenses des animaux (Humane Society, PETA, Fondation Brigitte Bardot, le CBTH et des dizaines d’autres) lèvent des fonds considérables en adoptant une ligne très claire sur le sujet : la chasse doit être purement et simplement interdite, et de surcroît celle aux trophées. Les campagnes sont généralement illustrées par des photographies de chasseurs se tenant à côté de leurs proies, fusil à la main. Et de nombreuses célébrités, de l’humoriste Ricky Gervais au Royaume-Uni ou à l’activiste Hugo Clément en France, d’emboîter le pas en militant pour ces mêmes objectifs, jouant sur une corde sensible évidente : l’innocent animal tué par un chasseur nécessairement mauvais.

En face, pourtant, beaucoup de scientifiques déplorent les effets négatifs de ces campagnes sur les mesures réelles et efficaces qu’il faudrait prendre pour la conservation de la faune. En août 2019, ils étaient 133 chercheurs reconnus dans leur domaine (et dont la quasi-majorité n’était pas des chasseurs), à alerter sur ces discours fallacieux – selon eux – dans une lettre publiée dans le journal Science. «Nous ne soutenons pas la pratique de la chasse aux trophées en tant que tel», nous confie Amy Dickman, l’une des co-autrice de la lettre en question.

«Nous alertons sur le fait que le débat tel qu’il est présenté au public via ces campagnes n’a rien à voir avec la conservation des espèces.» Dickman, qui travaille en Tanzanie et en Afrique depuis 20 ans sur ces questions, poursuit : «Si les populations locales qui vivent à proximité de ces animaux dangereux ne peuvent pas en tirer profit, ils n’auront plus aucun intérêt à les garder en vie. On ne peut pas avoir ce débat sans inclure les représentants de ces populations.»

Sur ce point la zoologiste Rosie Cooney, membre de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (la fameuse IUCN, qu’on ne saurait taxer de sentiments pro-chasse) rejoignait Dickman et certains points développés par Hogh. En 2019, dans une tribune publiée par le Washington Post et intitulée «Quelle est la voix qui manque dans le débat sur les trophées d’éléphants ? Celle des Africains.», la scientifique abondait ainsi : «les gens accepteront de vivre avec de la faune sauvage près d’eux uniquement s’ils peuvent en tirer assez de profits pour en assumer les coûts.»

Et de conclure : «La vague de l’opinion publique se retourne contre la chasse aux trophées comme elle l’a fait contre le commerce de l’ivoire, autrefois source de revenus pour ces communautés.» Rosie Cooney note également qu’au cours du XXe siècle, seules deux régions dans le monde ont vu les populations de faune sauvage augmenter sur une large échelle : l’Afrique australe et l’Amérique du Nord. Deux régions où les modèles de conservation incluent la chasse.

En somme ce n’est pas tant l’acte en lui-même, celui de chasser un animal pour un trophée, qui est défendu par ces scientifiques : mais l’argent et la sanctuarisation des terres que les réserves de chasse en Afrique permettent de garantir. Sur un continent qui est passé de 140 millions d’habitants à 1,3 milliard en un siècle – et qui devrait dépasser les 2 milliards en 2050 –, et où l’urbanisation massive se double d’une augmentation considérable des terres consacrées à l’agriculture, les conflits entre les humains et les animaux sont de plus en plus fréquents.

Avec la crise du Covid-19 qui a démontré la faiblesse des modèles construits uniquement autour des revenus liés au tourisme, le débat ne peut se limiter à agiter des photos d’animaux morts pour susciter l’émotion du grand public. Car si l’industrie de la chasse charrie d’importantes sommes d’argent, il serait naïf de ne pas souligner que les organisations qui la dénoncent – elles aussi – reçoivent des montants considérables grâce à leurs campagnes de sensibilisation jouant sur l’émotion d’un public parfois très profane quant aux réalités pragmatiques de la conservation de la faune.

Des campagnes que dénonçait encore récemment le CLN (Community Leaders Network), un réseau panafricain de 50 représentants de communautés locales. Et leurs arguments d’être balayé d’un revers de la main par les ONG. «Même lorsque l’on n’est pas un chasseur et que l’on reconnaît que c’est une pratique qui n’est pas réjouissante, le simple fait de remettre en cause les bienfaits supposés de son interdiction suffit à être reléguée à une simple pro-chasse et immédiatement conspué», confie Amy Dickman qui a reçu d’innombrables messages de haines et de menaces, ou même de critiques de personnalités comme Jane Goodall.

Alors que faire ? Pour revenir à Jens Ulrich Hogh et son insolente question : «Il est de plus en plus difficile d’ignorer le fait que l’amour sincère que beaucoup de gens bien intentionnés en Occident portent à leurs animaux sauvages préférés a un côté néo-colonial et raciste.» Peut-être qu’avant d’en arriver à un constat aussi radical, la première étape consisterait, comme l’indiquait Rosie Cooney, «à reconnaître que l’indignation à distance n’a jamais résolu un problème. Nous devons entendre la voix des populations locales. Les gens en Occident doivent arrêter de crier et commencer à les écouter.» Et d’entendre, enfin, les histoires comme celle de Kiambwa Lekitony.

Le Figaro