Afrique : Les pays riches sont-ils “responsables” de l’émergence du variant Omicron ?

Ce nouveau variant détecté sur le continent africain n’est pas une surprise pour certains spécialistes qui pointent du doigt l’absence de stratégie sanitaire mondiale.

Le scénario était redouté : un nouveau variant du Covid-19, baptisé “Omicron”, a été détecté. D’abord repéré en Afrique du Sud, il a depuis été séquencé en Israël et en Asie, mais aussi en Europe. Ce samedi, une soixantaine de cas de Covid-19 encore à l’analyse parmi des voyageurs venant d’Afrique du Sud ont été diagnostiqués à Amsterdam. D’autres Etats ont fait état de la présence du mutant sur leur sol : la Belgique, l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni. Vendredi, les autorités sanitaires ont donné les premiers signaux d’alerte.

Le nouveau variant, potentiellement très contagieux, a été classé “préoccupant” par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). De son côté, l’agence de santé de l’Union européenne évoque un risque “élevé à très élevé” pour le vieux continent. Aucune souche n’a provoqué autant d’inquiétude dans le monde depuis l’invasion du fameux Delta. En attendant d’en savoir plus, les pays se barricadent et mettent l’Afrique australe à l’isolement. Mais l’apparition de ce nouveau variant aurait-elle pu être évitée si les Etats du Nord n’avaient pas gardé la mainmise sur la vaccination ? 

Début septembre, le constat est le suivant : quinze pays africains, soit près du tiers des 54 nations du continent, ont entièrement vacciné 10% de leur population contre le coronavirus, selon l’OMS. Sur la question des vaccins, l’Afrique figure parmi les perdants. En témoigne l’Afrique du Sud où seulement 25% de la population disposent d’un schéma vaccinal complet. Ce pays de près de 60 millions d’habitants connaît ces derniers jours une flambée épidémique avec une hausse exponentielle des contaminations.

” À partir du moment où on laisse circuler un virus dans une population non vaccinée, il y a de grandes chances d’atteindre des personnes vulnérables”, indique Anne Sénéquier, médecin, co-directrice de l’Observatoire de la Santé mondiale à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (Iris). Elle ajoute : ” La particularité de l’Afrique du Sud, c’est aussi sa haute prévalence au VIH, donc une problématique d’immuno-dépression.” Autrement dit, le virus va se retrouver chez un hôte avec un système immunitaire déficient, lui permettant de rester plus longtemps et d’avoir le temps de multiplier les mutations.  

Hormis l’Afrique du Sud, Omicron a été détecté au Malawi, en Israël sur une personne venue du Malawi, au Botswana, à Hong Kong, en Belgique, en Allemagne et au Royaume-Uni. Encore une fois, le même schéma semble se répéter : le virus profite du faible taux de vaccination de la population pour avoir une chance d’émerger. A l’instar du variant Delta, lorsqu’il apparaît en Inde au printemps dernier.

“Nous alertons sur la possibilité d’émergence de variants depuis plus d’un an”, déplore Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques des médicaments. Il évoque deux éléments nécessaires pour espérer mettre fin à cette pandémie mondiale : fournir des doses de vaccin à tout le monde et augmenter la production mondiale. Mis sur pied fin avril, le mécanisme de solidarité Covax avait pour objectif de garantir l’accès aux vaccins des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Plusieurs mois après son lancement, le bilan du dispositif est en demi-teinte.   La Loupe, le podcast Nouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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La réalisation du Covax un “véritable échec”

Le 17 novembre, le mécanisme international a franchi la barre des 500 millions de doses de vaccin anti Covid-19 distribuées à travers le monde. Mais ce n’est pas suffisant : à l’automne 2021, moins de 50 % de la population mondiale a reçu une première dose de vaccin contre le Covid-19. “Le concept était honorable, mais la réalisation a été un véritable échec, tance Anne Sénéquier, autrice du livre La Géopolitique tout simplement (Editions Eyrolles). En effet, chaque État a eu le réflexe de protéger sa population et donc de privilégier une vaccination nationale.

“Si c’est un raisonnement humain chargé d’affect, (je protège les miens d’abord) il est dénué de raisonnement”, souligne la spécialiste. Alors que les fabricants de vaccins devaient donner la priorité à Covax, sur les 6 milliards de doses administrées, 80% l’ont été dans les pays riches. “Qu’est devenu cette clause de préemption… personne n’en parle plus”, interroge la spécialiste. Autre cause de l’échec du mécanisme de solidarité : des financements défaillants.  

La branche logistique a souvent été oubliée, les Etats occidentaux préférant envoyer des flacons de vaccin – plus valorisant sur le plan médiatique. Début septembre, l’Union européenne s’est engagée à livrer 200 millions de doses de vaccins contre le Covid-19 au programme Covax d’ici à la fin de l’année 2021. Si les pays occidentaux jouent les bienfaiteurs, ils ont attendu qu’une grande partie de leur population soit protégée avant d’envoyer leurs flacons aux pays du Sud. “Il y avait aussi une géopolitique du vaccin qui se développait – avec la Chine et la Russie -, le vaccin générait une entente sur d’autres dossiers. La réaction des pays occidentaux est davantage géopolitique qu’humaniste ou sanitaire”, reprend la spécialiste.

Loin d’être une question de générosité, le fait que les Etats du Nord aient gardé les vaccins s’apparente davantage à “un refus de l’exercice du droit à la santé”, selon Jérôme Martin. D’autant que les pays moins développés se sont vus refuser la possibilité de produire eux-mêmes le sérum anti-Covid. Vendredi, le candidat écologiste à la prochaine présidentielle, Yannick Jadot, a quant à lui tancé les laboratoires pour ne pas avoir libéré les brevets des vaccins, ce qui aurait permis d’en fabriquer bien davantage.  

L’absence de réponse mondiale

Depuis le 6 octobre 2020, l’Afrique du Sud et l’Inde ont déposé une demande à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) pour lever toutes les barrières de droit intellectuel concernant les technologies sur le Covid-19.” Il s’agit d’un droit qui est prévu dans l’accord de Marrakech – fondateur de l’OMC. C’est une étape nécessaire, avec le transfert de technologies, pour permettre la production massive de vaccins et notamment pour que des pays du sud puissent en fabriquer”, indique Jérôme Martin. Sur cette question, le transfert de technologies dans ces pays où le système de santé est parfois peu développé est souvent érigé comme l’un des principaux freins. Un argument balayé par le spécialiste qui donne l’exemple du laboratoire américain Moderna.” Quand ils ont découvert que leur vaccin était intéressant, ils ont fait un partenariat avec un laboratoire suisse qui n’avait jamais réalisé de vaccin ARN. En deux mois, ils ont produit leurs premiers vaccins et en huit mois, 20 millions.”   Sur le même sujet

Plus globalement, l’absence de cohésion sur le plan mondial est régulièrement pointée du doigt. A plusieurs reprises, l’Organisation mondiale de la Santé s’est égosillée pour mettre en garde face aux risques engendrés par les inégalités vaccinales. Rien qu’en Europe, l’organisation dit redouter 700.000 morts supplémentaires sur le vieux continent d’ici au printemps. Mais les chefs d’Etat semblent regarder ailleurs, plus préoccupés par leurs affaires intérieures. “Il aurait fallu donner les moyens politiques et financiers à l’OMS d’être le chef d’orchestre de la réponse à la pandémie. Et pour ça, il faut une volonté politique des pays membres… ce qui n’est a priori pas le cas”, regrette Anne Sénéquier.

Ce constat dressé, des leçons seront-elles tirées pour les années futures ? “Notre manque évident de coopération et coordination ressemble fortement à un galop d’essai pour ce que sera notre plus grand challenge du XXIe siècle : le changement climatique. Une fois encore, une problématique qui nous touche tous, inégalement, avec des outils très inégalitaires selon les pays…” 

L’Express