Afrique : Vers une féminisation de la migration clandestine

Les hommes restent majoritaires dans l’immigration clandestine mais le nombre de femmes augmente, et alors qu’elles migraient accompagnées, elles sont désormais plus nombreuses à entreprendre le voyage seules et de manière totalement indépendante. L’impact socio-économique du coronavirus a poussé un plus grand nombre de personnes à tenter la traversée de la Méditerranée, l’une des routes migratoires les plus meurtrières du monde. Plus de 1.200 migrants ont péri l’an dernier en mer, et la tendance persiste au premier trimestre 2021.

Selon l’agence européenne Frontex, une femme et un enfant sur dix migrants irréguliers quittent les côtes de l’Afrique. Plus de 70.000 personnes sont partis en 2020 de Libye, d’Algérie et de Tunisie, soit 140% de plus que l’année précédente. Les départs de jeunes qui tentent de joindre l’Espagne en pirogue se sont aussi multipliés sur les côtes ouest africaines. L’an dernier, plus de 23.000 migrants sont arrivés aux Canaries, soit huit fois plus qu’en 2019.

Les migrants illégaux se trouvent dans des situations plus périlleuses qu’auparavant, indique Interpol, précisant qu’ils sont à la merci de passeurs qui demandent des sommes plus élevées et empruntent de nouvelles routes pour éviter les mesures frontalières anti-covid. Les femmes sont de plus en plus nombreuse à tenter ce voyage, souligne la police internationale, estimant que “des routes maritimes alternatives et potentiellement plus dangereuses continueront d’être explorées.”

En septembre 2016, la gardienne de but de l’équipe gambienne de football féminin des moins de 17 ans s’est noyée en Méditerranée. Après avoir traversé le désert du Sahara pour aller en Libye, Fatim Jawara a perdu la vie dans le naufrage d’un bateau navigant vers l’Europe. Jawara voulait devenir footballeuse professionnelle en Italie pour envoyer de l’argent à sa mère. Son souhait le plus cher, qui lui aura coûté la vie.

Graffitis de l'artiste de rue italien Eron sur la coque d'un bateau brisé montrant les visages d'une femme migrante et d'enfants, Rome, 14 avril 2016.

Le prix à payer pour les migrantes irrégulières

Les Nigérianes constituent 30% des femmes arrivées en Europe via la Méditerranée, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Benin City dans le sud du Nigeria est la plaque-tournante du recrutement des femmes transportées par les réseaux criminels. Celles-ci sont livrées à la prostitution via un trafic d’être humains qui fait miroiter une vie meilleure aux potentielles victimes en promettant un emploi décent.

l’OIM estime que chaque année, 10.000 Nigérianes victimes de la traite arrivent en Europe. D’autres sont recrutées ou incitées à partir notamment au Libéria, en Sierra Leone et au Ghana. Certaines, dont des filles de 15 ans, sont attirées avec la promesse de travailler comme mannequin, en entreprise ou comme employée de maison avec la possibilité d’étudier.

Lorsqu’elles arrivent à destination, les ravisseurs confisquent leur passeport. La plupart sont forcées à la prostitution pour “rembourser la dette” du voyage. Interpol a démantelé plusieurs réseaux nigérians de la traite des filles et femmes, généralement sous l’emprise de compatriotes en Europe, ces fameuses “mamas” à l’apparence trompeuse. Les potentielles victimes n’arrivent pas toutes à destination.

En novembre 2017, 26 adolescentes Nigérianes avaient été retrouvées noyées au large des côtes libyennes. Deux d’entre elles étaient enceintes. L’Italie avaient organisé une cérémonie à Salerne en leur mémoire, en déposant une rose blanche sur chaque cercueil.

Des femmes pleurent lors d'un service funèbre pour 24 migrants noyés alors qu'ils tentaient d'atteindre les côtes sud de l'Italie, Msida, Malte, 23 avril 2015.

Des passeurs cupides

Il ne se passe pas une semaine sans l’annonce d’un naufrage meurtrier; la mort d’enfants, de femmes et d’hommes, noyés par dizaines, au large de la Libye, du Sénégal ou en plein coeur de la Méditerranée, voire tout près des côtes italiennes, si près de la terre promise.

Le 3 mars dernier, au moins 20 migrants sont morts après que des passeurs ont jetés des dizaines de personnes à la mer dans le Golfe d’Aden, entre Djibouti et le Yémen, selon l’OIM.

Le 24 février, la police espagnole a annoncé l’arrestation aux Canaries de 14 passeurs ayant transporté des centaines de migrants vers l’archipel, dont trois sont morts dans la traversée, y compris un enfant, dont le corps fut jeté par-dessus bord. Sa mère, en état de choc, a essayé de mettre fin à ses jours une fois sauvée. Les passeurs interpellés sont de nationalité guinéenne, malienne, mauritanienne, marocaine et gambienne, ce qui montre l’ampleur du phénomène dans la région.

Bien qu’ils sauvent des vies, certains navires d’ONG sont accusés de faire le jeu des passeurs au large de la Libye qui se contentent ainsi de bateaux sommaires surchargés de migrants, sachant que ces derniers ont la possibilité d’être secourus par des organisations humanitaires en envoyant une alerte par téléphone cellulaire avant le potentiel naufrage.

L’une des plus grave tragédies est notamment celle du 18 avril 2015, lorsqu’un bateau surchargé, transportant plus de 800 migrants dont 200 Sénégalais à partir de la Libye vers l’Italie, a coulé en Méditerranée.

Des migrantes africaines reçoivent des secours après avoir débarqué à Palerme en Italie le 15 avril 2015.

Le retour au pays après avoir vécu l’enfer

En Afrique, un migrant irrégulier peut voyager des jours, voire des semaines durant, avant d’arriver dans un pays côtier ouvert sur la Méditerranée. Pendant tout ce temps de vie clandestine, de nombreuses femmes sont exposées à la violence sexuelle.

Les femmes victimes de réseaux mafieux du continent ne se retrouvent pas seulement sur le trottoir en Europe, mais également dans plusieurs pays africains, comme le Bénin, la Côte d’Ivoire et notamment la Libye, où beaucoup de candidats à l’immigration restent bloqués.

Depuis 2017, plus de 10.000 femmes d’Afrique de l’Ouest et du Centre ont été assistées pour leur retour volontaire dans leur pays d’origine dans le cadre d’une Initiative de l’OIM pour la réintégration des migrants. Ces femmes représentent 13% du nombre total de migrants qui ont bénéficié d’une assistance.

La cinéaste guinéenne engagée Isabelle Kolkol Loua, jointe par VOA Afrique, a rencontré plusieurs femmes à leur retour de ce voyage éprouvant semé d’embuches.

“Nous avons eu des témoignages de jeunes femmes qui étaient emprisonnées pendant le voyage dans le désert. Des femmes qui sont obligées de payer leur voyage par leur corps, où qui sont échangées par les passeurs qui les exploitent, qui les vendent comme des jouets sexuels”, a-t-elle déclaré, ajoutant que certaines “ont eu des bébés et on leur arrache ces bébés et on les vend”.

La plupart des jeunes femmes à Conakry qui suivent un programme de retour volontaire sont passées par la Libye au cours de leur périple. Il existe en Guinée des mécanismes de réinsertion sociale, dont un Office national de formation et de perfectionnement professionnel qui organise des ateliers pour contrer le phénomène des candidats à l’immigration irrégulière.

Des mères qui nourrissent le désir de partir

Les ONG et experts en migration s’accordent à dire que la plupart de ces initiatives pour quitter le pays par des moyens illégaux sont soutenues et parrainées par des parents, qui n’hésitent pas à vendre tous leurs biens ou autres ressources pour couvrir le montant nécessaire à la périlleuse aventure.

De nombreuses mères soutiennent un enfant qui veut partir, et certaines sont même à l’origine de l’idée, comme l’illustre la réalisatrice et productrice guinéenne Isabelle Kolkol Loua dans son film “The way”, qui aborde l’angle préventif de l’immigration.

Ce moyen métrage bouscule toute idée préconçue sur les motivations des voyageurs illégaux, en exposant l’histoire d’un jeune homme, poussé à partir par sa propre mère, alors qu’il veut rester dans son pays pour y monter son entreprise.

“J’ai mis sur scène un jeune homme, qui, après plusieurs stages n’obtient pas de travail et qui décide d’investir dans la restauration”, relate-t-elle. “Sa mère est très intéressée par le projet de voyage et elle est prête à donner tout ce qu’elle a pour que son fils puisse faire ce voyage”, ajoute Isabelle Kolkol Loua.

“En réalité, il n’est allé nulle part. Il a juste pris les moyens qu’avait sa mère pour financer le voyage et les a mis à la disposition de son projet d’entreprise”, poursuit la cinéaste. Après quatre ans de silence, le jeune homme décide de réapparaître pour tout avouer à sa mère le croyant en Europe.

Prévenir un départ hasardeux à l’arrivée incertaine

“Il faut avoir au moins 5.000 euros pour pouvoir entamer ce genre d’aventure”, selon Isabelle Kolkol Loua. Elle explique que bon nombre de candidats à l’émigration clandestine viennent de contrées reculées ou ont reçu très peu d’éducation formelle. “Ils viennent, ils font un peu de taxi-moto ici pendant un an ou deux, ce qui leur permet de pouvoir partir”, détaille-t-elle.

Un grand nombre de jeunes femmes se retrouvent domestiques dans des pays du Golf où elles sont exploitées par des familles aisées. “Il y a des pays comme le Koweit où il y a une forte représentation de femmes guinéennes qui partent, et il y a des gens qui leur disent: on finance le voyage pour vous. Et quand elles sont là-bas, c’est l’enfer. Donc après, elles reviennent et les témoignages sont très pathétique”, précise la cinéaste.

Yayi Bayam Diouf, Présidente du Collectif des Femmes pour la Lutte Contre l’Immigration Clandestine au Sénégal (COFLEC), première femme à pratiquer l’activité de pêche à Thiaroue-sur-Mer, a créé un centre pour l’entrepreneuriat des femmes. L’objectif, souligne-t-elle, est qu’elles prennent en charge leur famille afin qu’aucun membre ne soit tenté par l’émigration irrégulière sur des embarcations de fortune.

Mme Diouf a elle même perdu son fils unique en Méditerranée. La mort de son fils, qui voulait joindre l’Espagne à partir de la côte sénégalaise, a été le déclencheur de son combat, a-t-elle dit à VOA Afrique, pour “montrer qu’il y a des possibilité de rester au pays et d’y travailler”.

“Nous ciblons particulièrement les associations de jeunes, nous ciblons aussi les notables, les religieux”, poursuit-elle, soulignant les “possibilités d’être formé mais aussi d’être orienté au niveau des structures d’employabilité et de financement”.

Dans son plaidoyer contre la migration illégale, le COFLEC va jusqu’à associer les potentiels passeurs -principalement des pêcheurs- “dans la prise de décision par rapport à la migration irrégulière”, souligne sa présidente, assurant qu’ils sont “conscientisés sur les impacts et les dangers de cette migration clandestine”.

En Europe, la vie n’est pas aussi rose

Selon l’OIM, la plupart des candidats à l’immigration clandestine ont généralement une activité formelle ou informelle et utilisent leur revenu pour financer le voyage.

A partir de ce constat, Mme Loua renvoie la responsabilité en haut lieu: “Il faut que les autorités concernées par la situation s’impliquent dans la gestion de cette crise en donnant plus de possibilités à ces jeunes, qui investissent dans plusieurs secteurs tertiaires pour la plupart. Ils ont des petits commerces, des petites et moyenne entreprises.”

Selon la Sénégalaise Yayi Bayam Diouf, les structures pour l’employabilité et le financement des jeunes existent, mais elles ne sont pas connues des populations ciblées. “Il y a un problème de communication entre les politiques publiques et les populations”, conclut-elle.

Nicole Bicaise, jeune Guinéenne qui a bénéficié du programme de retour volontaire de l’OIM, sensibilise aujourd’hui des femmes et des filles contre la tentation de vouloir se lancer dans la traversée périlleuse. Jointe par VOA Afrique, elle explique aller vers les communautés pour informer, dire qu’en Europe “la vie n’est pas aussi rose. Il y a beaucoup d’étapes à passer, tu peux tomber sur des proxénètes, des personnes qui font la traite des être humains, des dealers… Il y a des témoignages choquants. Il y a plein d’histoires comme ça.”

L’émigration clandestine en Afrique de l’ouest est aussi une résultante de l’instabilité qui règne dans la région du Sahel.

En 2011, l’intervention de l’OTAN en Libye a provoqué un chaos sans précédent dans la région, faisant resurgir le phénomène qui enregistrait une baisse depuis 2009. Dix ans plus tard, les migrants arrivent toujours dans les centres de contrebande Sahéliens et les tentatives de migration vers l’Europe se poursuivent à un rythme soutenu.

“Le fait que les réfugiés et migrants poursuivent leurs tentatives désespérées de rejoindre l’Europe en passant par la Méditerranée centrale représente la preuve de la nécessité d’un effort international immédiat pour offrir à ces derniers une alternative valable”, estiment dans un communiqué commun l’OIM et le HCR.

En attendant des solutions adaptées, les routes impitoyables de la migration irrégulière continuent d’anéantir le simple rêve d’une vie meilleure. Les navires humanitaires et des garde-côtes interviennent en dernier recours, exposant à la face du monde l’échec manifeste des multiples accords, dispositifs et moyens mis en oeuvre dans l’objectif d’éviter ces voyages meurtriers, qui font plus de victimes que le terrorisme en Afrique.

VOA Afrique