Afropolitanisme : « Nous assistons à une nouvelle ère de convergence des mondes noirs »

Autant événement cinématographique qu’historique, The Woman King réveille plusieurs pistes de réflexions sur le lien entre l’Afrique, ses diasporas et le monde. 

Avant sa sortie en salle en France le 28 septembre, The Woman King, long-métrage réalisé par Gina Prince-Bythewood, a été présenté en avant-première du festival international du film de Toronto. Le film s’inspire librement de l’histoire de la célèbre armée des Amazones du Dahomey et porte à l’écran l’actrice afro-américaine Viola Davis sous les traits de l’héroïque leader Nansica. Le temps des va-et-vient culturels entre les deux côtés de l’Atlantique semble renaître de plus belle et révèle une nouvelle ère de la convergence des mondes noirs.

En témoigne le nombre d’artistes nigérians, tanzaniens ou ghanéens présents sur les albums des plus grands vendeurs de disques aux États-Unis, en Amérique Latine et en France, ces deux dernières années.”

Malheureusement, faute de trouver des voix pour exprimer les influences fondamentales qu’ont représentées les peuples africains dans la construction identitaire des sociétés où ils sont installés, le concept d’ « africanité globale » reste un sujet sous-traité. Mais ce sont ces africanismes qui ont irrigué le monde à travers l’Histoire, qui ont poussé l’Union africaine à définir sa diaspora comme la sixième région d’Afrique, précisant au passage que « tout afrodescendant vivant en dehors du continent, quelles que soient sa citoyenneté ou nationalité », constituait un représentant du continent. 

Africanité et cosmopolitisme ancien 

Le terme « Afropolitanisme », introduit pour la première fois par la romancière britannique d’origine nigériane et ghanéenne Taiye Selasi, pour évoquer les Afriques dans le monde, fait référence à des mouvements culturels contemporains. Mais, il ne faut pas omettre que la question des mélanges et de la synthèse culturelle remonte bien avant Jésus-Christ. En effet, les puissants royaumes d’Aksoum et de Nubie ont pratiqué les mariages mixtes et diplomatiques et importé des coutumes et habitudes venant du Royaume de Juda en Israël. Ces vagues entre éthiopiens et hébreux allaient définir les rapports entre la Jamaïque et l’Éthiopie au lendemain de l’abolition de l’esclavage. 

Aussi, si l’on se penche sur les travaux de Cheikh Anta Diop, on prend conscience également que la notion de synthèse, de transculturalité, correspond parfaitement à l’organisation des sociétés africaines originelles. Le continent n’avait pas d’États nations mais bien des Etats dits « multinationaux », c’est-à-dire des lieux au sein desquels le pouvoir centralisé accordait aux différentes communautés une certaine autonomie et liberté à la fois politique et culturelle. 

Esclavage, résistance culturelle et acculturation 

On ne saurait parler de mixité dans le cas de l’Afrique sans ouvrir la parenthèse amère de l’esclavage. Si les peuples de l’Atlantique a priori libres au départ et que des Africains illustres tels que le conquistador originaire du royaume Kongo Juan Garrido ont foulé la terre d’Amérique bien avant les bateaux négriers, certaines pratiques dans la caraïbe et aux Amériques, de la moins visible comme le « tchip » aux pratiques les plus célèbres comme la capoeira, sont intimement liées à la résistance farouche qu’ont opposé les esclaves africains à leurs bourreaux. 

Les philosophes les plus conciliants ont parlé de créolisation tandis que les plus revendicatifs ont préféré le terme de contre-acculturation. C’est ainsi qu’à Cuba, où des Yorubas furent capturés et emmenés, ainsi qu’au Brésil, les populations sont parvenues à garder la pratique de l’adoration des Orishas, transformant les images des saints catholiques que les Portugais et les Espagnols les forçaient à adopter. En Haïti, la violente révolution menée par le général Jacques Dessaline contre les Français s’est faite à la suite d’un rite vaudou aux caractéristiques dahoméennes au Bois Caïman. Ce sont également les vagues de migration haïtiennes à la Nouvelle-Orléans qui ont façonné ce qui reste aujourd’hui du Carnaval de la Nouvelle-Orléans et de la mythique figure de Baron Samedi, l’équivalent haïtien de l’esprit Yoruba Papa Legba.

Au Brésil, où plus de trois millions de captifs africains ont été emportés, se trouvaient des peuples lettrés, héritiers des grandes civilisations africaines. Ces déportés, pour la plupart musulmans, avaient été éduqués à l’école coranique et avaient une parfaite maîtrise des stratégies politiques et militaires. Cela les a conduits à s’insurger en 1835 à Bahia. La célèbre révolte des Malês a été menée grâce à des messages secrets écrits en arabe. 

De tout temps, c’est dans la résistance à l’épreuve de l’oppression que se sont forgées des transcultures africaines. Ni multiculturelles, ni interculturelles, ces transcultures résonnent comme des identités culturelles plurielles, où les cultures de départ et d’arrivée ne sont plus autonomes. 

Back to Africa 

Si dans le mouvement de départ, les transcultures sont nées, le mouvement du retour est également hautement créateur de nouvelles cultures. Le retour en Afrique des insurgés portugais vers la fin du XIXe siècle a précédé le mouvement anglophone du Back to Africa et a fait émerger des communautés aux caractéristiques aussi brésiliennes qu’ouest-africaines, que cela soit au Nigéria, au Togo, au Ghana, au Bénin. L’influence des Krio de Sierra Leone a été si présente et si prédominante que leur langue, un créole anglais d’origine africaine, donna naissance à d’autres langues orales sur la côte ouest-africaine comme le Pidgin nigérian, le Pidgin camerounais et le Pichinglis de Guinée équatoriale. 

Auteure de l’essai « Afropolis » paru aux éditions les Indes Savantes, Cécila Emma Wilson pose sur le film The Woman King un regard inspiré par le parcours de l’Afrique et des Africains dans l’Histoire.

Plus récemment, c’est « l’année du retour » en 2019 au Ghana, qui a matérialisé ce « back to africa » comme une dynamique porteuse de sens et créatrice de culture. Avec pour objectif d’encourager les Africains et les Afro-Américains à la découverte de leurs racines ghanéennes, cette campagne avait été un franc succès avec près de 400 000 visiteurs supplémentaires. 

Finalement, ce choix qu’a fait l’Union africaine de définir sa sixième région témoigne de la puissance de cette africanité globale et refuse la définition géographique classique du continent. Mais également, elle soulève de manière assez diplomatique la question difficilement abordée de l’intégration effective et réelle des peuples d’ascendance africaine dans le monde. Assimilation ? Intégration ? Ces termes demeurent barbares au moment où l’afro-descendant et l’Africain sont devenus des individus « transculture ».

Le Point