Agriculture maraîchère : Une exploitation française sur dix rayée de la carte depuis le début de l’année

La filière demande à la grande distribution d’accepter de répercuter une partie des surcoûts énergétiques et en appelle aux pouvoirs publics pour limiter la casse.

Cela fait dix ans que Jacques Rouchaussé préside l’Union des producteurs Légumes de France. Lui, qui se définit comme « d’une nature très optimiste », est sorti abattu, mardi 27 septembre, d’un conseil d’administration de l’organisation. « C’est la première fois que je vois les producteurs aussi sombres, dit-il. Ils n’en peuvent plus. Depuis le début de l’année, 10% des 31500 exploitations de maraîchage dans notre pays ont fermé leurs portes. C’était déjà dur l’année d’avant. On est en plein marasme, et l’hémorragie est loin d’être finie. »

Le secteur accumule les handicaps depuis la fin 2021, qui poussent les agriculteurs à raccrocher. Il y a d’abord eu la première hausse de l’énergie, des carburants, des intrants, de la logistique, des emballages. Les coûts ont continué à grimper après le début de la guerre en Ukraine, en février. Puis, les difficultés de recrutement et le renchérissement de la main-d’œuvre. Un point crucial pour un secteur qui, avec 200.000 salariés directs et autant d’indirects, est le plus important pourvoyeur d’emploi agricole. Puis est arrivée la sécheresse, qui a cuit une partie de productions, comme les haricots verts. Cumulés, ces éléments ont fait exploser les coûts de production de 25%. Sans compter l’énergie.

« Les cours historiquement hauts du gaz et de l’électricité sont le coup de grâce, estime Jacques Rouchaussé. Les factures sont multipliées par huit ou dix. La main-d’œuvre est, d’ordinaire, le premier poste de dépenses des exploitations, dont elle représente le quart. C’est désormais l’énergie, et de loin, qui monopolise l’essentiel du budget. » Le secteur, qui n’utilise que peu d’herbicides désormais, les a remplacés par des désherbeurs à vapeur. Cela pèse lourd. Tout comme l’usage des serres et des chambres froides pour la culture et la conservation.

« Un producteur d’endives nous rapporte que sa facture d’électricité est passée de 70.000 euros annuels à 800.000. Il doit utiliser des chambres froides pour conserver les racines, puis encore de l’énergie pour les salles de forçage. » Il multiplie les exemples : un producteur de fraises et de tomates sous serre – le seul moyen de les cultiver sans aucun pesticide, car cela les met à l’abri des aléas météo et des ravageurs – a vu sa note multipliée par 30. Il va arrêter. Il ne pourra pas lutter au printemps prochain contre les importations espagnoles qui, elles, bénéficient d’une énergie trois fois moins cher.

Hausses de tarifs

Derrière les producteurs, c’est toute une filière qui est à la peine. Dominique Duprat, le vice-président du SVFPE, le syndicat des végétaux frais prêts à l’emploi, se désole. « La culture et la consommation des légumes devraient avoir le vent en poupe. Au lieu de cela, on se demande comment les maraîchers vont survivre. Cet été, nous avons eu 20 à 50% de salades en moins à cause de la sécheresse et des interdictions d’arroser. Cela a aussi affecté les récoltes d’automne : on n’a rien pu semer. On aura des navets, poireaux et mâches très en retard. Et les surcoûts énergétiques nous touchent tous. » Pour sa propre entreprise, les Crudettes, qui conditionne et vend des salades et des crudités, la facture d’électricité est passée de 1,2 million en 2021 à 2,5 millions cette année. Elle doublera encore en 2023.

Pour Dominique Duprat comme pour Jacques Rouchaussé, la grande distribution doit d’urgence passer des hausses de tarifs, de l’ordre de 5 à 6 centimes du kilo, pour limiter la casse. Mais elle joue la montre au nom de la défense du pouvoir d’achat des ménages. Ils en appellent aux pouvoirs publics et espèrent qu’une forme de bouclier tarifaire pourra leur être accordée.

La série de coups qui frappent la filière arrive alors qu’elle était pleine d’enthousiasme, la crise de la Covid et les confinements ayant remis le sujet critique de la souveraineté alimentaire sur la table, entraînant une relocalisation des productions maraîchères. La France a produit, en 2021, 5,5 millions de tonnes de légumes, sans compter les pommes de terre. Elle en importe presque autant : 5 millions de tonnes. Elle ne couvre que 60% de ses besoins, ce qui représentait toutefois un mieux par rapport à la période d’avant covid (55%). Mais, avant cela, une constante dégringolade au cours des vingt dernières années avait vu filer à l’étranger des productions de carottes, de salades, de courgettes. Il n’y a guère que pour les choux, la mâche et les endives que la France reste exportatrice.

« Tous nos espoirs de recouvrer la souveraineté ont été douchés par cette année horrible, regrette Jacques Rouchaussé. Nous étions en bonne voie pour faire sortir du sol de France 70% des volumes de légumes nécessaires au pays d’ici à cinq ans. Maintenant, c’est la débâcle et tant de maraîchers jettent l’éponge qu’à ce rythme, si rien n’est fait, dans deux ans, nous ne couvrirons plus qu’un tiers de la consommation du pays. »

L’Opinion