Algérie – Espagne : les migrants pris en tenaille de la suspension du traité d’amitié

La plupart des migrants secourus au large de l’Andalousie sont emmenés au port d’Almeria. Crédit : FlickCC

Coup de tonnerre dans les hautes instances diplomatiques : le 8 juin dernier, l’Algérie a suspendu le traité d’amitié qui la lie à l’Espagne depuis 20 ans. Et met fin, de fait, à la coopération des deux pays autour de “la gestion des flux migratoires”. Une décision lourde de conséquences pour les milliers de “harragas” qui arrivent en Espagne chaque année par la mer.

C’est un sujet sensible au Maghreb. Dans la région, la position de chaque dirigeant vis-à-vis du Sahara occidental conditionne sa relation avec le Maroc, mais aussi avec les alliés du royaume. Le 18 mars, l’Espagne, un de ses partenaires, a opéré un virage radical : Madrid s’est publiquement déclaré favorable au plan marocain d’autonomie de ce territoire. Un revirement – depuis plus de quarante ans, l’Espagne s’alignait sur la position de l’ONU, laquelle exige un référendum d’autodétermination – qui a ulcéré Alger. Pour rappel, l’Algérie est le principal allié du mouvement indépendantiste sahraoui du Front Polisario.

Quelques heures après la déclaration espagnole du mois de mars, l’Algérie, en signe de protestation, a rappelé son ambassadeur à Madrid. Mais le 8 juin, le pays est allé plus loin. Ce jour-là, la présidence a tout bonnement suspendu le “traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération” avec l’Espagne. La déclaration est survenue quelques heures après que le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez a ratifié au Parlement son changement de position.

En réaction à la décision algérienne, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a dit “regretter” la tournure des évènements. Il a par ailleurs exprimé sa volonté de maintenir de bonnes relations avec l’Algérie, “comme avec tous nos voisins, sur la base du respect mutuel et d’une coopération mutuellement bénéfique”, relaie le quotidien espagnol El Pais.

Moins de retours en Algérie ?

Si l’Espagne s’efforce d’arrondir les angles avec l’Algérie, c’est que la suspension du traité hispano-algérien pourrait avoir de multiples conséquences. L’accord, conclu le 8 octobre 2002, actait “le renforcement du dialogue politique entre les deux pays à tous les niveaux” et le développement de la coopération dans divers domaines. Le coup de canif algérien fait d’abord peser des risques économiques conséquents sur l’Espagne. Car l’Algérie lui fournit 40% de son gaz, via le gazoduc Medgaz, qui entre par Almería.

Mais un tout autre sujet pourrait bien lui aussi bouleverser les relations entre les deux pays : celui des flux migratoires. Le traité d’amitié garantit en effet, dans son article 12, que “les deux partis poursuivront et approfondiront leur coopération dans le contrôle des flux migratoires et la lutte contre la traite des êtres humains”.

La suspension de l’accord met donc à mal cette collaboration, jusqu’ici sans nuages. “L’Algérie a toujours coopéré à ce sujet, confirme Brahim Oumansour, chercheur à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques) spécialiste du monde arabe. L’an passé, elle avait d’ailleurs accepté le retour sur son territoire de milliers de ses ressortissants, arrivés illégalement en Espagne par la mer”. En 2021, pour le seul mois de novembre, 304 Algériens avaient été ramenés dans leur pays par les autorités espagnoles à bord de ferries Trasmediterranea, affrétés par l’Espagne.

Les migrants algériens ont été expulsés d’Espagne depuis Almeria. Là, ils ont pris un ferry direction Oran ou Ghazaouet. Crédit : Google maps

Pour Brahim Oumansour, “en faisant volte-face sur la question du Sahara occidental, l’Espagne a montré son point faible. Elle ne veut plus se brouiller avec le Maroc, car les conséquences, on le sait, sont très fâcheuses [en mai 2021, pour faire pression sur Madrid qui avait accueilli le chef du front Polisario, le Maroc avait ouvert les frontières de Ceuta. Près de 10 000 migrants s’étaient précipités dans l’enclave en trois jours, ndlr] Mais l’Algérie peut aussi s’engouffrer dans cette brèche, et faire usage des mêmes méthodes”. 

Avec la suspension du traité, Alger peut, désormais, refuser de délivrer les laissez-passer nécessaires aux expulsions de migrants dans leur pays d’origine. Et bloquer par la même occasion le retour de milliers de “harragas”.

Des restrictions de visas

Mais côté espagnol aussi, les autorités pourraient utiliser les flux migratoires comme moyen de pression. “Il est possible que les garde-côtes se permettent davantage de refoulements aux abords du littoral, voire même de fermer les frontières”, pense Brahim Oumansour. Madrid pourrait également “restreindre sévèrement l’octroi, déjà limité, de visas aux Algériens”. Une stratégie déjà expérimentée par les autorités françaises en septembre 2021, pour répondre au “refus” des pays maghrébins de délivrer les laissez-passer consulaires, nécessaires au retour des exilés refoulés de France.

Alors que les dirigeants n’en finissent plus de s’écharper autour de questions diplomatiques, des milliers de candidats à l’exil algériens rêvent toujours d’une vie meilleure, ailleurs.

Selon les autorités espagnoles, près de 10 000 Algériens au total sont entrés de manière illégale sur le territoire en 2021, soit 20 % de plus qu’il y a un an. Et d’après l’agence européenne Frontex, ils constituent même la première nationalité à entrer clandestinement en Espagne.

Cette année encore, chaque jour depuis le début du printemps, de petits groupes – y compris des femmes et des enfants – prennent la mer à bord d’embarcations à moteur pour rejoindre les côtes espagnoles, au péril de leur vie. Le 9 juin, un bateau parti d’Alger a été localisé au large d’Ibiza, après huit jours de dérive en mer. Sur les huit passagers, seuls cinq ont survécu à la traversée, a affirmé l’ONG Heroes del Mar sur sa page Facebook.

Nasreddine, lui, est toujours sans nouvelle de ses deux amis proches avec qui il a “grandi”. Partis mi-mai des côtes algériennes, Seddik et Oussama sont introuvables. “Nous nous doutons que le bateau a fait naufrage, mais nous n’avons aucune idée de l’endroit où il a chaviré”, indique le jeune Oranais à InfoMigrants. Après plusieurs semaines sans nouvelle des deux cousins, leur famille et leurs proches attendent désormais des corps. “Pour au moins faire des funérailles. Et dire, pour de bon, au revoir”.

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