Algérie : Une contestation de plus en plus antifrançaise

« L’Algérie n’est pas à vendre », pancarte antifrançaise lors d’une manifestation à Alger, le 9 avril

Le soutien de l’Élysée au président Tebboune n’a pas suffi à désarmer l’agressivité des généraux algériens, alors même qu’il alimente le ressentiment contre la France au sein de la jeunesse contestataire.

C’est du jamais vu dans les relations entre les gouvernements algérien et français : le 8 avril, El Hachemi Djaaboub, ministre algérien du travail, accuse la France d’être « l’ennemi traditionnel et éternel » de son pays. Cette déclaration choque d’autant plus qu’elle intervient dans un débat de politique intérieure au Sénat deux jours avant une visite à Alger de Jean Castex, à la tête d’une délégation ministérielle de haut niveau.

Quelques heures après l’attaque de M. Djaaboub, l’Algérie annonce l’annulation du déplacement du premier ministre français, officiellement pour raisons protocolaires. Matignon s’efforce de justifier ce report sine die par le contexte sanitaire. Mais un tel camouflet illustre bien les errements de la politique algérienne menée par Paris depuis plus d’un an, alors même que la contestation pacifiste du Hirak, suspendue par la crise sanitaire, a repris de plus belle en février dernier.

L’échec du pari Élyséen sur Abdelmadjid Tebboune

Emmanuel Macron nourrit la très respectable ambition de réconcilier les mémoires entre la France et l’Algérie. Il a dû ronger son frein durant le dernier mandat d’un Abdelaziz Bouteflika moribond, que les généraux ont finalement sacrifié, en avril 2019, à la contestation populaire. Mais le président français n’a pas pris la mesure de la nouvelle donne que le Hirak a imposée. Il a ainsi cru qu’Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019, avec 60 % d’abstention, pouvait être son partenaire dans ce grand œuvre franco-algérien.

C’était oublier que Tebboune ne représente que la façade civile d’un régime toujours fermement tenu par la haute hiérarchie militaire. Et que ces généraux n’ont aucun intérêt à un apaisement des mémoires, qui remettrait en cause leur discours de légitimation par la seule et unique « révolution » anticoloniale. Ils ont ainsi accrédité la fable des « millions de martyrs » algériens, conduisant M. Tebboune, en mai 2020, à accuser la France d’avoir massacré « plus de la moitié de la population algérienne ».

Pressé d’aller de l’avant, M. Macron a balayé ces considérations et s’est engagé, en novembre 2020, à « faire tout ce qui [étai]t possible pour aider le président Tebboune », qualifié de « courageux ». Cette déclaration a suscité un tollé dans l’opposition, qui a dénoncé « l’ingérence » de la France, d’autant que M. Tebboune était alors en train de battre, avec trois mois cumulés, le temps « record » d’une hospitalisation à l’étranger, jusqu’alors détenu par M. Bouteflika.

L’Élysée a continué de suivre son calendrier : l’historien Benjamin Stora a remis au chef de l’État, en janvier 2021, un rapport alliant la rigueur académique à l’exigence citoyenne ; la responsabilité de l’État français dans la mort du nationaliste Ali Boumendjel a été reconnue en mars, tandis que l’accès aux archives sur la guerre d’Algérie était facilité. Non seulement la partie algérienne n’accomplit aucun geste en retour, mais le conseiller de M. Tebboune pour la mémoire réduit le rapport Stora à n’être qu’un « rapport franco-français », tandis que le chef d’état-major hausse le ton contre la France.

Le social-démocrate Karim Tabbou, figure la plus populaire du Hirak, emprisonné durant dix mois de 2019 à 2020, interpelle publiquement M. Macron dès novembre dernier : « Dans la mesure où nous n’attendons aucun soutien de votre part, votre abstention aurait été moralement compréhensible pour le peuple algérien. Par contre, votre soutien affiché au régime algérien, un des plus liberticides de la Méditerranée, dévoile votre mauvaise foi et votre hypocrisie politique. »

Les manifestations du Hirak, relancées depuis le 22 février, sont désormais marquées par des slogans antifrançais d’une virulence inédite. M. Macron et la France sont désignés comme « complices » des généraux et du « régime militaire », en place depuis 1962, que les protestataires veulent enfin remplacer par un « pouvoir civil et démocratique ». Ce combat pour la « nouvelle indépendance » du pays, qui visait jusqu’à présent la caste dirigeante à Alger, met aujourd’hui en cause l’ancien colonisateur. Une telle hargne contre la France est particulièrement perceptible chez les jeunes manifestants, qui scandaient, le 13 avril : « La France est de retour, mais la révolution est toujours là. »

La population tunisienne a eu l’élégance, après le renversement de Ben Ali en 2011, de ne pas tenir rigueur à la France de son soutien sans faille au dictateur déchu. Au moins le régime tunisien affichait-il, jusqu’à sa chute, sa proximité avec Paris, alors que la France cumule en Algérie la rancœur des autorités et celle de la contestation. L’absence de réaction de Paris à la provocation de M. Djaaboub encourage en outre la stratégie de la tension des dirigeants algériens.

C’est ainsi que, le 10 avril, le porte-parole du gouvernement algérien profère des menaces à peine voilées à l’encontre de l’ambassadeur de France, accusé de trop fréquenter l’opposition. Cette fois, le Quai d’Orsay réagit pour « déplorer » de telles attaques, « qui ne reflètent ni la qualité des relations bilatérales, ni la dynamique de leur renforcement ». Au-delà d’un tel échange, la France gagnerait sans doute à s’interroger sur les présupposés d’une politique qui, en Algérie, tend à faire l’unanimité contre elle.

Le Monde