Allemagne : Comment une petite commune est devenue multimillionnaire

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Waldsolms, près de Francfort, est devenue multimillionnaire. Le maire, conseiller financier, ne compte pas tout dépenser. Située à une heure de Francfort, la petite ville de 4.800 habitants, a eu la surprise d’apprendre qu’elle héritait de tous les biens d’un couple richissime résidant sur son territoire. Que faire de toute cette fortune ?

On va construire une station de métro, avec liaison directe pour Francfort, plaisante Bernd Heine, le maire de Waldsolms. Depuis une semaine, les 4.800 habitants de [ce bourg situé à la frontière nord-est du Hintertaunus, dans la Hesse] savent qu’ils sont millionnaires, enfin que leur commune est multimillionnaire. Waldsolms a en effet hérité d’un gros paquet d’actions, d’une maison et d’un terrain [de 4 000 mètres carrés] d’Alfred Wedel, un ancien courtier en Bourse, et de sa femme Renate. Belle surprise avant Noël.

Depuis, les spéculations vont bon train sur ce qu’on va faire de tout cet argent. Le redistribuer directement aux citoyens ? Supprimer les impôts locaux ? Construire une station de métro ? Bernd Heine, 61 ans, social-démocrate, trois fois père et deux fois grand-père, est à la tête de la municipalité depuis 2006 et ça tombe peut-être très bien : monsieur le maire est conseiller financier – il travaille de chez lui.

Pas de précipitation

À tous ceux qui souhaitent dépenser l’argent tout de suite, il conseille vivement de se calmer. “Tous les projets d’investissement pour l’année prochaine et la suivante sont financés, on n’a pas encore besoin d’argent pour cela, déclare-t-il. Un investissement, ça se pense, il faut réfléchir aux coûts.” Pas de précipitation, telle est sa devise.Il a donc commencé par constituer une Commission du portefeuille [pour veiller aux actions], où il siège avec les présidents de tous les groupes et commissions du conseil municipal.

S’il est déjà rare qu’une commune hérite de millions, le fait que la plus grande partie de la succession est constituée d’actions l’est encore plus. C’est un portefeuille diversifié, déclare Heine, “plutôt composé d’actions allemandes”. Il ne souhaite pas entrer plus avant dans les détails. La municipalité a eu connaissance de cet héritage début avril, précise-t-il. Elle s’est mise d’accord pour que Waldsolms garde les actions et puisse en vendre en cas de besoin.

Heine refuse de préciser le montant du portefeuille. La succession est officiellement évaluée à 6,2 millions d’euros mais ce devrait être davantage en fait. Les communes ne paient pas de droits de succession. Heine se rend avec nous à la maison, à Weiperfelden [l’un des six villages qui se sont réunis pour former Waldsolms en décembre 1971].

Il est stupéfiant de voir comment vivent certains millionnaires. Fenêtres à simple vitrage, pas un meuble de moins de vingt-cinq ans, la plupart ont dû arriver avec le couple Wedel en 1975. Aucune trace de luxe, au contraire. Heine cite Rockefeller : c’est l’argent que tu ne dépenses pas qui te rend millionnaire.

Employer l’héritage dans des équipements publics

Le couple était inconnu dans la commune. Il vivait retiré en bordure de la forêt,n’avait aucune activité bénévole ou caritative. Ce legs est d’autant plus surprenant.Le couple n’avait pas d’enfants. La sœur de Renate Wedel, qui était l’héritière, est morte avant elle et la commune, qui était la deuxième sur la liste des héritiers potentiels, est entrée en jeu. Le couple n’en avait parlé à personne de la municipalité. A

lfred Wedel est mort en 2014 à l’âge de 88 ans, dans une maison deretraite de Butzbach, Renate Wedel en décembre 2019 à l’âge de 81 ans dans une maison de retraite de Francfort.Son testament fait obligation à la commune d’employer l’héritage dans des équipements publics. Le conseil municipal a décidé d’accepter la succession.

Et pour que la commune n’affiche pas des recettes énormes cette année, Heine, le spécialiste de la finance, a augmenté la partie “actif” du budget du montant de la succession et la partie “passif” du même montant en raison des obligations imposées par le testament.Les habitants n’ont pas à craindre que l’argent finisse dans les caisses du canton de Lahn-Dill, du Land de la Hesse ou de l’État.

Le principe d’abondance veut en effet que la contribution d’une commune au budget du canton et son équilibre financier soient déterminés par sa capacité d’imposition. Or la capacité d’imposition de Waldsolms demeure aussi faible qu’auparavant. La commune n’a récolté que 300.000 euros de taxe professionnelle [la principale source de revenus des communes allemandes] au cours du premier semestre de l’année 2020 selon l’Office des statistiques du Land – une valeur très inférieure à la moyenne de la Hesse.

Waldsolms n’a pratiquement pas de dettes

Waldsolms est bel endroit, au sens de paradisiaque. Il y a beaucoup de forêt [Wald] et le Solmsbach [ruisseau Solms]. D’où le nom de Waldsolms, sur lequel les six villages de cette étendue peu peuplée du canton de Lahn-Dill se sont mis d’accord lors de leur fusion. La commune compte quelques petites entreprises, deux supermarchés, un boulanger, deux bouchers, une piscine.

Heine précise en plaisantant que Brandobendorf, le siège de la mairie, a une densité bancaire supérieure à celle de Francfort avec une agence de la Postbank, deux Volksbank et une Sparkasse pour ses 2000 habitants. Les personnes qui travaillent à Francfort peuvent s’y rendre en soixante-dix minutes de train avec la Taunusbahn.

Il serait évidemment fabuleux d’avoir un train de banlieue express mais l’idée est tout aussi irréaliste qu’une station de métro. La commune est déjà contente d’êtretoujours desservie par la Taunusbahn. Elle a énormément investi pour cela. Si laligne était prolongée jusqu’à Kraftsolms, [un des villages qui composent la commune], le monastère copte de Kröffelbach [un autre village de Waldsolms] serait accessible en train depuis Francfort.

Nous sommes quand même le siège d’un évêché et des centaines de pèlerins viennent de toute l’Allemagne passer les fêtes ici”, ajoute Heine. La construction d’un centre médical serait une idée réaliste pour employer l’argent de l’héritage.

Mais il ne s’agirait pas de construire un bâtiment et d’espérer qu’un nombre suffisant de médecins y vienne, explique le maire. Nous serions les initiateurs, les planificateurs mais le centre devrait bien entendu se développer de lui-même.

Il serait évidemment fabuleux d’avoir un train de banlieue express mais l’idée est tout aussi irréaliste qu’une station de métro. La commune est déjà contente d’être toujours desservie par la Taunusbahn. Elle a énormément investi pour cela. Si la ligne était prolongée jusqu’à Kraftsolms, [un des villages qui composent la commune], le monastère copte de Kröffelbach [un autre village de Waldsolms] serait accessible en train depuis Francfort.

Le mandat de Heine va jusqu’en 2024. Il n’espère pas avoir dépensé tout l’argent d’ici là. “Maintenant, nous avons le temps et nous pouvons procéder comme nous l’entendons”, confie-t-il. Soit dit en passant, pas question d’employer cet argent pour apurer les dettes : Waldsolms n’en a pratiquement pas. La commune a même des réserves. Elle peut donc se préparer à garder encore longtemps sa Commission du portefeuille. Tout le monde est d’accord.

Frankfurter Allgemeine Zeitung