Allemagne : La fabuleuse épopée du “zébroïde”, arme de guerre biologique secrète

Vers 1910, un officier de l’armée coloniale allemande tente de chevaucher un zèbre.

Fin du XIXe siècle-début du XXe siècle — Empire allemand Dans sa volonté de damer le pion aux Britanniques, l’empereur Guillaume II est prêt à tout, même à financer la création d’un hybride de zèbre pour son armée. Avec des résultats douteux.

Durant la vingtaine d’années qui précède la Première Guerre mondiale, la rivalité et l’hostilité ne font que croître entre les puissances coloniales britannique et allemande. Ainsi, vers 1900, les partisans de l’empire colonial allemand proclament : “Ce serait un triomphe de la ténacité allemande, de l’intelligence allemande et de l’esprit d’entreprise allemand si l’Allemagne offrait au monde un nouvel animal domestique utilisable.” On pourrait croire à une plaisanterie, mais il n’en est rien : la mobilité est un des grands points faibles des puissances coloniales européennes. Les moyens de transport sont rares, et dans de vastes régions de l’Afrique, les bêtes de somme sont victimes de la maladie du sommeil.

Un défi dont compte bien profiter Fritz Bronsart von Schellendorf. Né en 1868, ce ils de l’intendant du théâtre de la cour de Weimar Hans Bronsart von Schellendorf et neveu du ministre prussien de la guerre Paul Bronsart von Schellendorf va habilement tenter de faire jouer les deux puissances rivales l’une contre l’autre, comme le montre l’ouvrage que lui a consacré l’historien Andreas Greiner. C’est âgé d’à peine 21 ans que Bronsart von Schellendorf pose pour la première fois le pied sur le sol de l’Afrique de l’Est, pour rejoindre la Schutztruppe [littéralement, “troupe de protection”], ainsi nommée car elle est censée protéger les intérêts commerciaux allemands et non la population locale. Aux côtés de soldats soudanais sous commandement allemand, il participe aux combats contre les soulèvements indigènes.

Sa carrière militaire est de courte durée, mais quelques années plus tard, il revient en Afrique, cette fois pour accomplir une mission capitale qu’il s’est lui-même fixée : Schellendorf veut permettre à l’Empire allemand de devancer ses adversaires, grâce à une sorte d’arme secrète – le “zébroïde”. Il s’est juré de domestiquer les zèbres et de les croiser avec des chevaux afin de créer un nouvel animal de trait. Tant les éleveurs que les fonctionnaires de l’Empire allemand estiment que le zébroïde semble “littéralement prédestiné à des fonctions militaires, en particulier les expéditions dans les pays tropicaux”. Toutefois, les Britanniques envisagent aussi d’utiliser un tel hybride pour leur artillerie et leur cavalerie.

Une course aux armements biologiques s’annonce. Schellendorf peut compter sur le soutien de spécialistes de renom. Parmi ses connaissances se trouvent Carl Hagenbeck, marchand d’animaux sauvages et directeur du zoo de Hambourg, et le baron Lionel Walter Rothschild, l’excentrique banquier et zoologiste britannique, connu pour parcourir Londres à bord d’une calèche tirée par des zèbres.

En 1895, Schellendorf a gagné à sa cause assez de partisans allemands de l’empire colonial qui sont prêts à investir en tant qu’actionnaires dans sa Kilimandjaro Straussenzucht GmbH [Société d’élevage d’autruches du Kilimandjaro]. Outre l’élevage de ces grands oiseaux coureurs, l’entreprise, dont le siège est situé à Berlin, a pour objectif de capturer des zèbres et autres animaux sauvages, de les domestiquer et de tenter des expériences d’hybridation. C’est dans la savane de Mbuguni (aujourd’hui en Tanzanie), au sud du Kilimandjaro et près de la frontière avec le protectorat britannique, qu’il établit sa première ferme. Schellendorf publie des articles et documente les progrès de son élevage de zèbres à grand renfort de lettres et de photos. Pour finir, il propose à la vente ses premiers zèbres prétendument domestiqués.

À la réception de cette information positive, les actionnaires augmentent le capital de la société, qui est rebaptisée la Kilimandjaro Handelsund Landwirtschaftsgesellschaft (Société agricole et commerciale du Kilimandjaro, KHLG). En décembre 1901, Schellendorf s’adresse directement à l’empereur Guillaume II : “Dans le cas où Votre Majesté ordonnerait la formation d’une armée coloniale, le zèbre présenterait une valeur inestimable en tant qu’animal de selle et de bât, en particulier pour l’artillerie, car il est extrêmement puissant et tout à fait immunisé.” Schellendorf assure en outre que le gouvernement britannique aurait approuvé de son côté le financement de l’élevage de zèbres et que Londres chercherait à le convaincre de travailler pour les colonies britanniques.

Deux mois plus tard, Guillaume II ordonne à la Schutztruppe d’acheter huit zèbres à la KHLG et de mettre à l’épreuve leurs capacités à des ins militaires. Tandis que des officiers se démènent pour chevaucher ces animaux particulièrement rétifs, dans une autre lettre, Schellendorf exhorte l’empereur à se hâter car “nous perdons du temps, et il ne serait pas étonnant que les Anglais s’emparent de l’affaire et que nous finissions une fois de plus par être distancés, comme toujours”. Mais quand arrive la nouvelle, depuis l’Afrique de l’Est, que les officiers et leurs zèbres ont enfin réussi à franchir un obstacle, la KHLG, à Berlin, décide d’arrêter les frais.

Elle interrompt les versements d’argent destinés à l’élevage de zèbres et met Schellendorf à la porte. Peu après, c’est au tour de l’empereur d’apprendre qu’il a été le dindon d’une énorme farce. L’histoire de Schellendorf est donc celle d’une fraude savamment mise en scène, rendue possible par ses nombreuses relations et par le fait que sa ferme expérimentale était très éloignée de la métropole.

Der Spiegel