Allemagne : Le Coronavirus fait le bonheur des sociétés de sécurité

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Heiko Reitner (deuxième à partir de la droite) et son équipe ont veillé à ce qu’aucune personne infectée ne quitte les deux maisons d’Emsdetten pendant une bonne semaine

Plutôt que de recruter de nouveaux agents, les communes allemandes préfèrent confier les missions de sécurité liées à la pandémie à des professionnels. Une manne appréciée dans un secteur où l’activité était en baisse.

Le confinement lui a donné de grosses inquiétudes, confie Heiko Reitner, mais ça n’a pas duré longtemps. Grand, mince, Heiko Reitner, 54 ans, est le fondateur et patron de Detektei Reitner & Sicherheitsdienste, une société de gardiennage et de surveillance de Bad Oeynhausen [en Rhénanie du Nord-Westphalie] qui emploie 65 personnes. “Nous assurons la sécurité d’une chaîne de magasins d’électronique, explique-t-il. Quand ils ont fermé en mars, je me suis dit : ‘Qu’est-ce qu’on va faire ?’

Mais les supermarchés lui ont tout de suite demandé du personnel pour désinfecter les chariots et veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de clients en même temps dans le magasin. Le carnet de commandes se porte très bien, déclare-t-il, et ce n’est pas malgré le coronavirus mais grâce au coronavirus.

Une réaction au signalement des voisins

Reitner s’entretient avec nous dans une impasse pas vraiment idyllique située non loin d’une zone d’activités à Emsdetten [à une centaine de km du siège de sa société]. Depuis plus d’une semaine, deux de ses employés vêtus de noir surveillent deux petits immeubles de 7 heures à 23 heures.

Une mission que Reitner doit aussi à la pandémie : les personnes qui y habitent travaillent dans une entreprise de viande locale où on a découvert plusieurs cas de Covid-19 le 24 septembre. Le personnel a donc été placé en quarantaine.

Or il est apparu qu’il était difficile de faire respecter cette quarantaine. Les voisins ne cessaient de signaler que les habitants sortaient, par exemple pour aller faire leurs courses en voiture.

Comme les autorités locales n’avaient pas assez de personnel pour surveiller les bâtiments en permanence, elles ont engagé Heiko Reitner. Sa société avait déjà assuré la surveillance d’un centre de regroupement de personnes souffrant de fièvre à Steinfurt, une ville voisine, où les salariés contaminés pouvaient volontairement passer leur quarantaine après la découverte d’un foyer de Covid chez [l’industriel de la viande] Tönnies en juin.

Reitner ne voit aucun problème à ce que les sociétés privées assurent des missions qui relèveraient normalement de la compétence du personnel municipal. “Nous nous limitons à informer la municipalité pour qu’elle puisse prendre des dispositions,infliger des amendes par exemple.

Des missions bien délimitées

Les missions des sociétés de sécurité privées sont précisément définies : elles doivent préciser aux visiteurs potentiels que les habitants sont contaminés et s’assurer qu’aucune personne extérieure n’entre dans les bâtiments. De plus elles vérifient l’identité des personnes qui quittent les lieux sur une liste qui est réactualisée en permanence par les services de santé municipaux.

Toute personne qui n’est plus contaminée se voit délivrer une lettre des services de santé municipaux qui fait office de laisser-passer. Toute personne quittant la maison alors qu’elle est encore en quarantaine est signalée aux services sanitaires.

Les agents de sécurité n’ont pas le droit d’intervenir. Au terme de la période de quarantaine initiale, c’est la municipalité d’Emsdetten qui décide si elle met fin à la mission de la société de sécurité ou si elle la prolonge.

Une compensation bienvenue

Le cas d’Emsdetten illustre un phénomène qui fera partie du quotidien dans un avenir proche. Roger Kehle, le président de l’assemblée des communes du Bade-Wurtemberg, vient de proposer un Pacte pour les services sanitaires municipaux. Le personnel de nombre de communes a selon lui déjà atteint les limites du possible.

Il faut donc faire appel à des sociétés privées pour des missions de contrôle, par exemple pour s’assurer du respect des consignes sanitaires. Ce sera plus judicieux que de recruter des agents municipaux dont on n’aura plus besoin après la pandémie. Les frais devront être pris en charge par l’État et les Länder. C’est à première vue une bonne nouvelle pour le secteur de la sécurité privée, qui emploie 260.000 personnes.

Ses piliers habituels ont considérablement souffert de l’épidémie : les missions de sécurité des aéroports, par exemple, ont diminué de moitié. On n’a pratiquement plus besoin de personnel pour surveiller les évènements sportifs ou culturels tels matchs de football et concerts. Et on a moins besoin de surveiller le remplissage des distributeurs automatiques de billets puisque les paiements en espèces ont tendance à diminuer.

Soigner les bons contacts

L’augmentation des demandes des municipalités ne compense absolument pas le manque à gagner enregistré dans ces secteurs, déclare Harald Olschok, le directeur de la Fédération allemande des entreprises de la sécurité. “Il serait donc exagéré de parler de boom”, nous confie-t-il au téléphone. Il fait une comparaison avec la crise des réfugiés de 2015 : “À l’époque, notre chiffre d’affaires avait augmenté de 40 %. Nos membres avaient assuré un mélange de missions de gardiennage et de surveillance des centres de réfugiés.

Là, on pouvait vraiment parler de boom, même s’il était “très malsain”. Les compétences demandées pour les missions liées au coronavirus sont en général les mêmes que pour les autres. “Il faut savoir parler aux gens”, déclare Olschok. Paul Diring, qui dirige la mission d’Emsdetten, confirme :

Quand les gens sentent que ça passe bien au niveau personnel, le travail est plus facile. Je parle polonais, ça aide aussi. Les ouvriers qui sont dans l’immeuble là-bas – il désigne un bâtiment peint en blanc – ne parlent que polonais. Je peux tranquillement leur expliquer les choses en détail, il n’y a pas de malentendu.

Il n’y a jamais eu de problèmes avec eux.Les immeubles d’Emsdetten ont été pendant un temps entourés de clôtures de chantier, une mesure prise par la municipalité. Les habitants sont venus une ou deux fois à la clôture pour lui demander de faire quelques courses dont ils avaient besoin. Les provisions, que l’employeur est censé leur faire livrer, touchaient à leur fin. “Je l’ai fait, bien sûr. Sauf la bière. Ils en voulaient mais je n’en ai pas apporté.”

Süeddeutsche Zeintung

5 Commentaires

  1. Dans le cas présent, les agents de sécurité semblent être allemands. Mais que se passerait-il si, comme en France, ces agents étaient des divers?

    Externaliser la sécurité est, à mon sens, dangereux. Tout comme ça le serait finalement, si les villes embauchaient des agents de sécurité divers directement.

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