Allemagne : Les confidences du soldat néonazi qui s’est fait passer pour un réfugié syrien

Rencontre avec Franco Albrecht, soupçonné d’avoir fomenté un projet d’attentat sous l’identité fictive d’un demandeur d’asile venu de Damas. Il sera jugé à partir du 18 mai devant la haute cour régionale de Francfort.

Franco Albrecht était un officier talentueux de la Bundeswehr, promis à une affectation à la brigade d’infanterie franco-allemande d’Illkirch-Graffenstaden. Une recrue bilingue, diplômée de l’école Saint-Cyr Coëtquidan et de l’Académie militaire allemande. L’Allemagne est sa patrie, la France son foyer d’adoption. L’emblème de la brigade 291 – les trois feuilles de chêne percées par deux lances – symbolise deux vertus: la constance et la loyauté ainsi qu’un pouvoir magique, l’immortalité.

Hors des murs de la caserne strasbourgeoise, prête à accueillir Franco Albrecht début 2016, son pays, l’Allemagne, reçoit en masse des réfugiés syriens, afghans… À cette époque, le militaire est en permission dans sa ville d’Offenbach, en Rhénanie-Palatinat. À deux pas de sa maison, un camp de transit accueille certains de ces migrants. Un soir, il s’approche de l’entrée, mollement gardée par un vigile d’une société privée. Il a auparavant noirci sa barbe avec du cirage – qu’il trouvait trop rousse. Il a fait de même pour le reste du visage, à l’aide des produits de maquillage de sa mère.

«My name is Benjamin David. Asile, please», dit-il au gardien, d’un ton hésitant, pas encore totalement conscient d’avoir enclenché une mécanique infernale. À l’état civil, le jeune homme de 26 ans reste Franco Albrecht, citoyen allemand, militaire de la Bundeswehr. Mais, ce soir-là, il commence à endosser la personnalité d’un réfugié syrien, venu de Damas, perdu dans la nuit d’Offenbach et demandeur d’asile dans son propre pays. Sa double vie va durer seize mois.

Aux yeux d’une personne ordinaire, sa quête initiale paraît absurde. Chez ce garçon orgueilleux et révolté, elle avait pour but de confirmer en son for intérieur combien il est facile, dans la généreuse Allemagne d’Angela Merkel, de se procurer des faux papiers et de duper des services d’immigration défaillants. «Je voulais en avoir personnellement le cœur net, et vérifier à quel point le concept d’asile avait été dévoyé par les autorités allemandes au détriment de la sécurité», explique-t-il au Figaro cinq ans plus tard. Son procès débutera le 18 mai prochain devant le tribunal de Francfort.

Les uniformes de Franco Albrecht accrochés dans sa penderie

Outre «le vol et l’escroquerie», les principaux chefs d’inculpation qui pèsent sur ses épaules sont la «préparation d’un acte de violence grave à l’encontre de l’État, l’infraction de la loi sur les armes et les explosifs». Ces délits sont passibles d’une peine maximale de dix ans de prison. Selon les soupçons des enquêteurs, l’adoption d’un faux pedigree de réfugié syrien n’était que la pièce d’un plan machiavélique destiné à exploiter la crise migratoire pour fracturer la société allemande et faciliter un coup d’État. Dans ce but, le lieutenant aurait caché un stock d’armements dans la cave de sa maison d’Offenbach. En dehors de cet arsenal, la principale pièce à conviction est un pistolet qu’il a dissimulé dans des toilettes de l’aéroport de Vienne. L’acte lui a valu d’être interpellé en janvier 2017.

En clair, l’officier Franco Albrecht est soupçonné de terrorisme politique. C’est la première fois qu’un soldat de la Bundeswehr est poursuivi pour de tels délits. La presse l’érige au statut emblématique de dangereux néonazi ayant gangrené l’armée allemande et le place au sommet d’une liste comportant déjà de nombreux patronymes. L’intéressé nie ces accusations, tout en admettant la détention de munitions et de grenades.

Devant Le Figaro, qui l’a longuement rencontré à la mi-mars, il se présente comme un citoyen révolté poursuivi pour délit d’opinion et raconte sa tumultueuse histoire. C’est la troisième fois qu’il accorde un entretien à la presse, après le New York Times et le quotidien suisse zurichois Neue Zürcher Zeitung. L’homme, qui parle librement, manifeste à plusieurs reprises son sens de l’humour. Il a abandonné son maintien et sa coupe militaire. Il porte une barbe, des cheveux longs, réunis dans le cou en un court chignon.

Son principal motif d’indignation est la décision de l’Allemagne, enclenchée depuis septembre 2015, d’accueillir près de 1,8 million d’immigrés sur son sol. Un choix qui continue de produire une onde de choc dans la société. Fin août, des cohortes de réfugiés sont bloquées à la frontière hongroise, le gouvernement de Viktor Orban refusant de les accueillir. Franco Albrecht reproche à Angela Merkel, fille de pasteur élevée en ex-RDA, d’avoir ouvert les frontières de son pays, pour de strictes raisons humanitaires, en négligeant les conséquences politiques de ses actes.

Anetta Kahane directrice de la fondation Amadeu Antonio contre le racisme et l’antisémitisme aurait pu être l’une des cibles potentielles de Franco Albrecht

Il l’accuse également d’avoir court-circuité le Bundestag, qui, théoriquement, joue un rôle majeur dans l’équilibre des pouvoirs en Allemagne. «La situation d’urgence humanitaire que le pays a connue à cette époque aurait dû faire place, au bout d’une semaine, à un débat politique et démocratique et déboucher sur des choix différents» en matière d’immigration, juge Franco Albrecht. Cet épisode a contribué à faire sortir le parti d’extrême droite AfD de l’anonymat politique dans lequel il se trouvait avant 2015. Exploitant le thème de l’immigration, l’Alternative pour l’Allemagne représente aujourd’hui la principale force d’opposition dans l’est du pays.

L’Office de protection de la Constitution – les services de renseignement – s’efforce de contenir cette formation en la plaçant sous surveillance policière. Naguère, la même opération avait visé, de l’autre côté du spectre, les rejetons du parti communiste est-allemand, notamment incarnés aujourd’hui par Die Linke. «Avant, la CDU (le parti chrétien-démocrate d’Angela Merkel, NDLR) criminalisait les gauchistes. Aujourd’hui, elle criminalise l’extrême droite et renie les valeurs qui furent les siennes», dénonce Franco Albrecht, en référence à la lutte menée dans les années 1970 autour de la Fraction Armée rouge.

Il se considère comme une victime de cette chasse aux sorcières. À l’inverse, les enquêteurs – et surtout les politiques – le voient comme un dangereux élément de la scène d’extrême droite ayant, avec d’autres, infiltré la Bundeswehr. Les premiers signes publics d’une radicalisation remontent à son mémoire de maîtrise soutenu en 2013 à Saint-Cyr, intitulé «Changement politique et stratégie de subversion», dans lequel il décrit une société occidentale menacée de dilution sous la pression migratoire. Des professeurs de Saint-Cyr sont alertés, mais, après quelques vérifications, l’affaire en restera là.

Alors qu’il était en formation dans une école d’officiers à Dresde, le jeune homme avait postulé à la prestigieuse académie de Coëtquidan, à l’invitation de ses supérieurs, qui cherchaient des volontaires francophones. Fils d’un immigré italien et d’une mère allemande, Franco avait étudié la langue de Molière au lycée. À l’issue d’une préparation linguistique intensive de deux ans, il réussit à intégrer la filière management des hommes et des organisations de l’école, seul Allemand d’une promotion totale de 166 étudiants, toutes filières confondues.

Selon l’un de ses quarante condisciples qui partagea la même spécialité, le futur sous-lieutenant Franco Albrecht était un «étudiant normalement constitué, bon élève et bien noté». Il sera l’un des dix futurs diplômés – quasiment tous français – à obtenir la mention bien dans sa filière. Interrogé par Le Figaro sous le couvert de l’anonymat, l’ancien Saint-Cyrien n’en dira pas plus sur Franco Albrecht. Il se dit choqué par l’affaire.

Dès ces années, l’étudiant est habité par des tourments géopolitiques, échafaude des théories jugées complotistes. Il s’inquiète d’un risque de déflagration majeure entre la Russie et l’Occident. Dans les colonnes de réfugiés arrivant aux portes de l’Europe, il voit des terroristes prêts à commettre des attentats sur le Vieux Continent. Les islamistes, dit-il, ont constitué des centres d’entraînement dans les Balkans. De retour dans la Bundeswehr après son expérience française, il partage ces sentiments via un groupe de discussion baptisé SüdKreuze (Croix du Sud), qui associe notamment des soldats et policiers issus de la scène radicale.

SüdKreuze est alors l’élément d’un réseau baptisé Uniter qui organise des formations paramilitaires et facilite la logistique d’activités clandestines. À présent, Uniter est en sommeil. À l’époque, ses sympathisants sont quelque 200. Selon les convictions des services de sécurité, ils vivent et se préparent dans l’attente du jour J, ce jour mythique où leurs prophéties apocalyptiques se réaliseront, ouvrant la voie à la prise du pouvoir.

Pour sa part, Franco Albrecht affirme avoir agi par autodéfense, pour «protéger (sa) famille en cas d’urgence». Il commence à emmagasiner des effets de survie dans la cave de sa maison d’Offenbach, jusqu’à constituer un arsenal dont il préfère taire l’origine: des centaines de munitions et des grenades d’entraînement. Mein Kampf figure dans la bibliothèque.

Son jour J à lui débute le 29 décembre 2015 lorsque son alias, Benjamin David, s’approche du camp de transit d’Offenbach. Le vigile conseille au faux réfugié de se rendre à la police. C’est à ce moment précis, dit-il, qu’il tombe nez à nez avec une patrouille qui le conduit au poste. Dans l’attente de faire sa déposition, il voit une carte accrochée au mur. L’idée lui vient de se faire passer – en utilisant un anglais très rudimentaire – pour un Syrien en provenance de Damas. Les policiers allemands lui prennent ses empreintes digitales et l’aident gentiment à acheter un ticket de bus.

En attendant d’être convoqué par les services d’immigration, le jeune homme peaufine sa couverture, celle de David Benjamin, né à Tel al-Hassel, un petit village fermier proche d’Alep où il a fréquenté le collège français mais n’a pas étudié l’arabe.

Quelques jours plus tard, il se rend en voiture à Griesheim, près d’Offenbach. Il prend soin de se garer à moins d’un kilomètre de l’arrêt de bus, d’où il sera convoyé, avec des dizaines d’autres migrants vers un camp bavarois proche de Nuremberg. «Je savais que ce que je faisais n’était pas conforme à la loi. Mais, à chaque fois que j’en aurai l’occasion, au lieu de revenir en arrière, j’ai cédé au cours des événements», dit aujourd’hui Franco Albrecht. Il raconte son odyssée avec humour et une pointe de gourmandise. Lors du procès, à l’inverse, le ministère public devra s’efforcer d’étayer une intention de préméditation.

La caserne dans laquelle il débarque est entourée de barbelés. Son premier réflexe est de grimper sur un muret adjacent à sa chambre pour vérifier les possibilités d’évasion. Mais ces précautions se révèlent rapidement superflues. Sur des vidéos enregistrées sur son téléphone, il documente sa nouvelle vie et celle de ses – authentiques – camarades d’infortune, qu’il juge un peu trop choyés par l’État allemand. Benjamin David lui-même reçoit quelque 400 euros par mois et, libre de ses mouvements, il retourne à la brigade d’Illkirch et poursuit la vie de l’officier Franco Albrecht.

À partir de là, l’histoire dérape et s’obscurcit. Le 22 janvier, il se rend à Vienne où il est invité au bal des officiers, organisé par le ministère autrichien de la Défense. Avant de prendre l’avion le lendemain pour Strasbourg, il cache dans les toilettes pour handicapés, en pleine zone de duty free, un pistolet Browning, calibre 7.65 Model 17, que la manufacture d’armes des Pyrénées avait fabriqué en 1944 pour l’armée nazie. Il photographie l’arme, partage l’image auprès de trois autres soldats membres d’un petit groupe What’s App, puis l’introduit dans une gaine de canalisation des toilettes.

Dix jours plus tard, le 3 février, il retourne dans la capitale autrichienne. Ce jour-là a lieu le bal de l’Académie, grand rendez-vous de l’extrême droite européenne organisé par le parti autrichien FPÖ, sous forte surveillance policière. Les antifascistes ont prévu de mobiliser. La situation est tendue. Un meurtre – commis le cas échéant par un réfugié syrien – et tout pourrait déparer. À ce stade, on se perd en conjectures. Arrivé à Vienne dans l’après-midi, Franco Albrecht retourne dans les toilettes de l’aéroport chercher le Browning, ignorant qu’une femme de ménage l’a découvert entre-temps et l’a remis à la police. Les forces de l’ordre n’ont plus qu’à attendre son arrivée.

Quand le jeune homme introduit la main dans la gaine de canalisation, il entend «Polizei!» derrière la porte. À la dizaine d’hommes en noir qui l’entourent, il explique qu’il est justement venu chercher l’arme pour la leur remettre. Derrière lui, un policier pouffe, se souvient Franco Albrecht. Mais, quatre ans plus tard, il s’en tient néanmoins à sa version, tout en enrichissant l’histoire.

Dix jours plus tôt, après le bal des officiers du 22 janvier, il aurait traîné à Vienne, de bar en bar, en compagnie d’une amie. «J’étais saoul, à la ramasse», explique-t-il, jusqu’au moment où il s’arrête pour satisfaire des besoins naturels. Il découvre alors, dans un buisson, un Browning Model 17. Il met l’arme dans la poche intérieure de son manteau, oublie aussitôt son geste et, quelques heures plus tard, frappé d’une sévère gueule de bois, arrive aux contrôles de sécurité de l’aéroport. Le flash du Browning lui revient. Paniqué, il fait marche arrière, cache le pistolet dans les toilettes et prend son vol. Pris de remords, il décide de revenir le 3 février pour remettre l’engin à la police. Il n’avait aucune intention, dit-il, d’assister au bal de l’Académie.

Peu de monde croit en cet alibi. «Le Browning en question est une pièce de collection qui a une valeur sur le marché néonazi. On ne l’abandonne pas si on la trouve dans un buisson, pas plus qu’une Rolex, a fortiori dans une ville policée comme Vienne. Cette thèse est absurde», juge Martina Renner, députée Die Linke, qui figure parmi les parlementaires allemands les mieux informés sur les milieux d’extrême droite, membre du Comité des affaires intérieures du Bundestag.

En attendant, les policiers autrichiens écoutent patiemment son histoire, saisissent son téléphone ainsi qu’une clé USB. À 2 heures du matin, ils relâchent Franco Albrecht, non sans avoir pris ses empreintes digitales, qu’ils envoient à leurs collègues allemands. Rapidement, ces derniers découvrent que les empreintes en question correspondent à celles d’un réfugié syrien, nommé Benjamin David. Leur enquête se poursuit, d’abord discrètement.

Ses activités antérieures sont passées à la loupe. Sur la clé USB, les policiers découvrent deux publications, l’une intitulée «Manuel des explosifs du moudjahidine» et l’autre «Totale résistance. Guide de la petite guerre à l’usage de chacun», et qui, selon Franco Albrecht, s’inscrivent dans sa stratégie de «défense» face à une possible agression. À l’été 2016, le militaire s’est rendu à Berlin, où il a photographié des plaques d’immatriculation dans un parking souterrain.

Le bâtiment appartient à la Fondation Amadeu Antonio, une ONG de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, dirigée par Anetta Kahane, une activiste dont la famille a survécu à l’Holocauste. Le ministère public suspecte Franco Albrecht d’avoir choisi cette militante pour cible, tout comme le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas et la députée écologiste Claudia Roth, selon l’acte de renvoi devant le tribunal de Francfort. «Je n’ai jamais planifié aucune attaque contre quiconque», conteste-t-il.

«Pour ces gens, je représente un croquemitaine idéal. Je suis une femme, juive, une intellectuelle qui dit tout ce qu’elle veut. Je viens d’Allemagne de l’Est, mes parents étaient communistes, et j’ai collaboré à la Stasi dans ma jeunesse», explique Anetta Kahane, qui ne compte plus les menaces de mort qui lui sont régulièrement adressées par l’extrême droite. Franco Albrecht nie être impliqué dans ces projets d’attaque, mais, à l’époque, l’étau se resserre progressivement sur lui.

À la suite de son interpellation à Vienne, il transfère son stock de munitions chez l’un de ses amis étudiants qui partage ses convictions. Le camarade était également placé sur écoutes. «C’était une erreur», admet aujourd’hui Franco Albrecht. Le 26 avril, alors qu’il effectue un stage commando à l’école d’infanterie de Hammelburg en Bavière, il est arrêté pour détention illégale d’armes et fraude à l’asile. Sa chambre et sa voiture sont fouillées. Parallèlement, des perquisitions sont menées en Allemagne, en Autriche et en France. Quelques jours plus tard, l’histoire du militaire «néonazi» qui se fait passer pour un émigré s’étale à la une des journaux.

À la veille de son procès, il aimerait se défaire de la première étiquette. La seconde lui sied davantage. Elle lui permet de démontrer combien il est facile en Allemagne de déjouer les contrôles migratoires. La preuve, en novembre 2016: onze mois après s’être inventé une fausse identité, il obtient la protection subsidiaire. Celle-ci est réservée aux demandeurs d’asile qui n’ont pas (encore) obtenu le statut ad hoc mais se voient reconnus la protection de leur pays d’accueil. Ainsi, Benjamin David pouvait se déplacer librement dans son propre pays et même participer à des cours d’intégration.

Le papier lui a été délivré après qu’il a ignoré plusieurs convocations reçues à la ferme bavaroise où il était hébergé en compagnie d’une famille de réfugiés. Et pour cause: pendant que les lettres du service d’immigration arrivaient, le lieutenant servait à la brigade d’Illkirch. Il voit dans cette obstination de l’administration allemande la preuve que cette dernière – contrairement aux pays qui fermaient leurs frontières – voulait «faire du chiffre» à l’envers. Sa thèse politique serait ainsi démontrée.

Lorsqu’on demande aujourd’hui à Franco Albrecht s’il nourrit des regrets, il se repend d’avoir, aux côtés d’authentiques réfugiés, joué le rôle de Benjamin David. Mais, au final, il semble plutôt satisfait de la pièce.

Le Figaro