Allemagne : Un cinéaste migrant afghan raconte “Je ne savais pas si nous allions survivre, mais je filmais”

Poussés à l’exil par les talibans, Hassan Fazili, son épouse et leurs deux filles ont filmé au téléphone portable leur périple pendant plus de deux ans. Désormais installé en Allemagne, Hassan Fazili nous raconte la genèse du documentaire “Midnight Traveler”, acte de résistance, de survie et d’amour tout à la fois, en salles cette semaine.

Menacé de mort par les talibans après la diffusion de l’un de ses documentaires à la télévision afghane en 2014, le cinéaste Hassan Fazili a été contraint de quitter son pays pour mettre sa famille à l’abri. En 2015, après un an d’attente au Tadjikistan, où l’ambassade d’Allemagne a rejeté leur demande de visas, Hassan Fazili et son épouse Fatima Hussaini ont décidé de rejoindre illégalement l’Union européenne avec leurs deux petites filles, Nargis, 8 ans, et Zahra, 3 ans. « Nous savions que sur la route migratoire, les gens meurent, les familles se déchirent, que dans la mer, les migrants se noient, que dans la forêt, ils se perdent, commente le réalisateur, aujourd’hui installé en Allemagne. Mais nous avions le choix entre retourner en Afghanistan et risquer de nous faire tuer, ou ce chemin parsemé de dangers. »

Comme mus par une irrépressible pulsion vitale et créatrice, la famille a filmé la totalité de son périple au téléphone portable. Plus de deux ans et 5 600 kilomètres entre le Tadjikistan et la Hongrie, la faim, le froid, l’inhumanité des camps et le sinistre trafic des passeurs… Autant dire que l’existence de Midnight Travelersorti en salles ce mercredi 30 juin, tient du miracle. Et que sa beauté, compte tenu de ses conditions de réalisation, impressionne. Hassan Fazili revient sur le tournage de ce documentaire aussi éprouvant que poétique. […]

La mort qui rôde, l’adieu qui s’impose

Quelques images fugaces d’un bonheur englouti : le quotidien d’une famille unie, à l’intérieur de la maison, au jardin d’enfants, dans la rue ou sur les balançoires d’un manège qui tourne. Des flashs qui laissent vite la place à la fébrilité des préparatifs du départ. En voix off, le réalisateur explique qu’un ami, ancien chef taliban et militant pour la paix civile, vient de l’avertir : ‘je ne suis plus en sécurité dans le pays’. Il s’agit d’un homme dont Hassan Fazili a fait le portrait en 2014 dans « Peace in Afghanistan » et qui mourra assassiné en prison quelque temps plus tard.

Le filmage au plus près, dans le tremblement du portable tenu à la main, nous fait entrer immédiatement dans le destin qui bascule de la famille qui a pris la décision de quitter sa terre. Les passagers entassés à bord d’une voiture, les paysages qui filent, l’urgence et la peur qui deviennent palpables. Une petite fille (l’aînée de la famille) nous a déjà prévenus en lisant un extrait du livre (ayant donné son titre au film) d’un grand romancier afghan contemporain, Saïd Baodine Majrouh. Même si tous les quatre partent vers l’inconnu, ’le chemin de la vie passe par l’enfer’.

Ainsi s’installe d’emblée chez nous une hypersensibilité aux oscillations émotionnelles auxquelles sont confrontées de façon récurrente les membres de la famille sur les routes de l’exil. Entre la tendresse, l’affection circulant entre les êtres, l’attention des parents portée à leurs enfants et les brusques montées d’adrénaline associées à l’essor des périls, à la nécessité de décisions rapides pour changer d’hébergement ou de cachette, de moyen de transport  ou au moment de passer une frontière.

Périlleux périple de 594 jours vers l’Europe occidentale

Après un détour infructueux par le Tadjikistan, la famille entame un voyage incertain dont chacun ne connaît encore ni la durée ni la destination. De fait, Hassan Fazili et les siens traversent moult pays (Iran, Turquie, Bulgarie, Serbie, Hongrie…) et de terribles épreuves, au-delà de ce que les scénaristes les plus prolixes seraient capables d’inventer.

Tantôt ils dorment dans les forêts, en bordures des champs, enroulés dans des couvertures avec départ à l’aube naissante pour éviter d’être repérés, tantôt ils trouvent des campements de fortune ou des masures abandonnées. Parfois, l’étau se referme et les voici enfermés dans des lotissements de rétention sales, mal ventilés et remplis de moustiques boursouflant le visage des enfants. Face à des autorités guère loquaces sur la durée de leur enfermement. Parfois, le camp d’internement lui-même est menacé d’attaque par des manifestants criards et hostiles, aux accents xénophobes, soutenus par des policiers (ou miliciens) surarmés.

Bien que  s’affiche la détermination familiale (laquelle n’exclut pas la circulation de l’humour, de la légèreté, de la danse enfantine sur fond de Michaël Jackson enregistré sur le portable, alternant avec l’angoisse et les pleurs), les nerfs sont continuellement soumis à rude épreuve par l’écoulement du temps. Entre vitesse (pour sauver sa peau, échapper aux menaces de passeurs filous et autres profiteurs d’exil) et durée sans fin de l’attente dans les lieux de rétention, attente imposée par les autorités du pays traversé (et les alea de législations et de réglementations différentes quant au statut des migrants).

Face à la relégation et au rejet qu’ils subissent, les protagonistes de cette expédition dangereuse perçoivent chaque jour que leur vie est mise en jeu : des passeurs font du chantage au kidnapping de son enfant pour obtenir de l’argent du père, la disparition momentanée d’une des deux filles amène le cinéaste à se représenter en image le corps retrouvé de son enfant morte… Et cette souffrance prises dans les filets du présent immédiat, mêlée à la douleur de l’exil irrémédiable, interdit toute projection dans l’avenir en même temps qu’elle la rend possible puisqu’ils filment.

De l’intime filmé à la création collective, la figuration de l’exil

Comment des images, enregistrées par des portables dans des conditions difficiles et risquées, parviennent-elles à susciter en nous une approche à la fois affective et intellectuelle, émotionnelle et politique, du destin incertain d’une famille d’exilés ? Le travail de scénarisation, de montage et de mixage réalisé à distance par Emelie Mahdavian en dialogue soutenu avec Hassan Fazili enrichit considérablement, selon le réalisateur lui-même, les centaines d’heures de rushes collectées. Le documentaire achevé respecte l’attention aux détails du quotidien, aux frémissements sur les visages des joies et des peurs s’y exprimant en plans serrés tout en élargissant le cadre à des plans plus larges de paysages qui défilent à vive allure, de murs surmontés de barbelés qui enserrent les corps 

et des plans de cieux aux luminosités changeantes de l’aube rougeoyante aux crépuscules assombris d’épais nuages striés de lueurs déclinantes jusqu’au ciel clair traversé par une nuée d’oiseaux au vol rapide. 

La réalisation, fruit d’une création collective (de la musique originale de Gretchen Jude à la coproduction avec Su Kim), transforme l’entreprise insensée d’une famille afghane énergique et inventive en un geste artistique et politique : « Midnight Traveller » invente une figuration cinématographique du déracinement et de l’appartenance des exilés à la communauté des hommes.

Télérama