Alpha Blondy : « Si le continent africain veut être respecté, il doit arrêter de tendre la main, la mendicité institutionnelle doit cesser »

Il est, depuis le début des années 1980, l’incarnation du reggae africain : l’Ivoirien Alpha Blondy a sorti le 27 mai, en version numérique, un nouvel album. Le disque s’appelle Eternity et contient 18 titres souvent très engagés, comme à son habitude. Avec notamment, cette fois, la mise en musique de discours de personnalités politiques africaines. 

Quarante ans de carrière ! C’est en 1982 que l’Afrique et le monde découvraient ce prophète du reggae ivoirien avec le single Brigadier Sabary (Opération coup de poing), son premier classique. Après un silence discographique de quatre ans (Human Race était sorti en 2018), l’artiste reggae le plus populaire du continent africain est de retour avec son vingtième album studio, Eternity, où l’on retrouve ses fondamentaux : des textes engagés (Excision avec Clinton Fearon, Immigrés, le single Pompier pyromane), une reprise inspirée (African Rebel, adaptation de Soul Rebel du grand frère Bob Marley), des invités de marque (Stonebwoy sur Love PowerSidiki Diabaté sur Layiri (Le Serment)) et le retour d’une technique qu’il employa pour la première fois en 1987 avec Jah Houphouët nous parle, la mise en musique de discours politiques sur Épistémicide, avec les voix de l’historien et auteur Cheikh Anta Diop, la femme politique Aminata Traoré et l’écrivaine Fatou Diome. Toujours aussi passionné par le son, Alpha nous explique la fabrication de ce disque mystique, engagé et toujours très reggae.

Épistémicide met en musique des discours politiques. Qu’est-ce qui vous a motivé pour ce long morceau (17 minutes) ?

Il y a cette discussion avec les pseudo-intellectuels qui pensent que pour réussir dans la vie, il faut forcément aller en Europe. Tout ce qui est chez nous n’est pas intéressant, tout le bonheur est de l’autre côté. Voilà pourquoi j’ai choisi le passage d’une conférence de Cheikh Anta Diop, un autre d’Aminata Traoré et une partie du discours de Fatou Diome, que j’aime beaucoup. J’avais lu pour la radio son livre Le Ventre de l’Atlantique. J’ai pris ces trois personnages pour le message qu’ils portent, ils dénoncent tous la même chose, des Africains qui passent leur temps à se plaindre et des Européens avec leurs complices africains qui continuent à saigner l’Afrique. Il faut être deux pour danser ce tango.

Plutôt que l’Afrique tende la main tout le temps, elle gagnerait à copier le côté positif de ce que les Européens ont fait pour s’en sortir. Et les Européens ne devraient pas avoir cette condescendance vis-à-vis de l’Afrique. Il faut un partenariat juste et respectueux. Les rapports entre l’Occident et l’Afrique doivent être repensés, et les Africains doivent changer de mentalité. Quand l’Europe parle d’une seule voix, elle est sûre d’avoir gain de cause, mais en parlant one by one, vous vous faites niquer, et votre continent avec. L’homme africain doit se repenser, et repenser ses rapports avec l’Occident. Pointer les coupables du doigt n’est pas la solution.

Comment a été conçu ce nouvel album ?

On travaille dessus depuis trois ans. On a continué pendant le Covid à la maison à Abidjan, où j’ai un studio à domicile. Je suis un radical traditionaliste, je joue avec les mêmes musiciens depuis très longtemps. Batterie, guitare rythmique, kora, balafon, tout a été fait ici. On fait de la programmation, on envoie les fichiers aux musiciens qui travaillent dessus avec de vrais instruments.

Quelle est la part de musique jamaïcaine et africaine ?

C’est selon le feeling que les morceaux m’inspirent. Parfois, c’est le balafon qui s’impose sur un titre, sur un autre la flûte traversière, comme Koun Faya Koun. Quand je jouais avec les Wailers, ils n’avaient pas l’habitude de faire ça. On était parti à Kingston avec les K7. Les gars voulaient que je chante et qu’ils jouent, je leur ai dit non, qu’ils écoutent les K7 et qu’ils fassent exactement ce qu’il y a dessus. On ne va pas improviser. Jimmy Cliff nous a donné son studio, et c’est là qu’on a répété avec les Wailers avant d’aller à Tuff Gong, à Marcus Garvey Drive. Je tiens à garder ligne directrice de l’inspiration première, pour ne pas dénaturer. Le bassiste de mon groupe est jamaïcain, le batteur est martiniquais. Mon groupe, c’est la famille, ça fait 15, 20 ans qu’on travaille ensemble.

On retrouve sur plusieurs titres votre côté militant. Selon vous, le discours engagé n’est jamais démodé ?

Je n’ai jamais considéré la musique comme une arme, c’est un langage de ralliement. Chanteur engagé ne veut pas dire qu’il faut forcément engueuler les gens ! Je parle du vécu du continent africain et du monde dans lequel nous vivons. La pauvreté n’est pas une mode. Les guerres non plus, l’injustice non plus. C’est mon ressenti, ce que je vis dans ma chair. Je ne suis pas solitaire dans ma bulle, j’appartiens à une société mondiale. Que ce soit en France ou en Côte d’Ivoire, il y a des choses qui m’interpellent. Les gilets jaunes et leurs galères, la violence policière aux USA, je me sens concerné. Pompier pyromane a été écrit il y a trois ou quatre ans, j’étais déjà en colère par rapport à l’ONU qui ne jouait pas son rôle. J’avais envie de pousser ce cri du cœur. Ça coïncide tellement avec ce qui se passe actuellement entre la Russie et l’Ukraine qu’on a l’impression que ça a été conçu pour ça, mais pas du tout ! On a choisi ce titre parce qu’on voulait commencer avec un titre en français. Et ça tombe pile-poil sur cette histoire de l’Ukraine. Si on croit au hasard…

Excision avec Clinton Fearon traite d’un sujet douloureux…

J’ai été traumatisé par l’excision d’une cousine à moi, le cri qu’elle a poussé résonne encore dans ma tête. J’ai toujours été contre cette violence-là, et j’étais petit, je n’avais pas encore vu les outils des exciseuses. Quand tu les vois, c’est terrifiant. Révoltant. Donc j’ai eu envie de faire une chanson contre ça, non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans toute l’Afrique et le monde, dans les pays arabes et en Asie aussi. C’est inacceptable, cette violence faite aux femmes. Le jour où j’ai posé la voix, Clinton était à Abidjan, il est venu avec son épouse au studio et il a eu envie de dire quelque chose, il a placé cette belle voix. […]

Depuis vos débuts, avez-vous eu des moments de lassitude et de doute ?

Pas du tout, je n’ai même pas dit la moitié de ce que j’ai envie de dire. Je suis un bavard ! Dieu me permet de dire tout ce que je dis. Jamais je ne me suis lassé de faire mon travail. Sans prétention ni vanité, il est honnête de reconnaître que l’inspirateur suprême, c’est Dieu le créateur. Il a donné à chacune de ses créatures une mission en venant sur terre. La mienne, c’est ce que je suis en train de faire, la musique. Pour moi, cet album est celui de la maturité spirituelle. Il n’a pas une couleur tribale, c’est hautement humanoïde, la mise en valeur de tout ce qui peut ramener les hommes ensemble. Je n’aime pas les critiques acerbes, mais constructives, qui feront réfléchir ceux que je critique sans qu’ils se sentent insultés.

Comment ça se passe pour mettre en musique des discours ?

C’est facile, tu prends le rythme du souffle de l’orateur, et tu le cales sur la musique !

RFI