Amiens (80) : Être migrants pendant la crise sanitaire, « La peur du virus n’est rien à côté de celle de l’expulsion »

Comme si leur vie n’était pas assez dure comme ça, les migrants doivent s’accommoder, sans mot dire, des mesures sanitaires. Confinements, couvre-feux… Coincés dans des foyers ou des chambres d’hôtel, ils vivent les choses avec résilience. À l’image de la famille Isadjanyan, ils se taisent et attendent dans l’espoir qu’un jour, peut-être, leurs sacrifices soient récompensés.

Les Isadjanyan sont arrivés en France en 2014. Rejetés en Arménie du fait des handicaps des parents (une dysplasie de la hanche chez la mère, une hémiplégie pour le père), Edgar, Lianna Isadjanya et leur fille Shoushanik risquent de trouver à leur retour un pays rendu instable par sa récente guerre avec son voisin azerbaïdjanais.

« Le premier confinement était plus difficile. On avait une chambre avec trois lits collés et un petit frigo de camping. On mangeait sur notre lit »

Alors en attendant, ou plutôt en espérant, une régularisation, la famille se fait toute petite. Assez petite pour rester jour et nuit dans sa chambre d’hôtel. Une pièce unique où les trois membres se confinent chaque jour dès 19 heures, couvre-feu oblige. «  Mais ça va. Ici on a plus de place que dans notre ancienne chambre à Boves, positive Lianna, dans un français approximatif. Le premier confinement était plus difficile. À cette époque-là, on avait une chambre avec trois lits collés les uns aux autres et un petit frigo de camping qu’on nous avait prêté. On mangeait sur notre lit  », se souvient cette maman qui vit comme un luxe le fait d’avoir désormais accès à une cuisine commune.

L’hôtel amiénois qui héberge Lianna, Edgar et Shoushanik met en effet quelques équipements à la disposition des migrants qu’il accueille. «  Nous sommes une dizaine de familles », note Lianna qui admet que, dans ces conditions, le respect des gestes barrières n’est pas toujours simple.

Mais si la peur du virus est présente, elle est loin d’être la plus grande crainte de ces familles. La crise sanitaire n’empêche pas en effet les avions de reconduite aux frontières de circuler. La famille a déjà failli s’envoler à plusieurs reprises. Arrestations, conduites en centre de rétention, ces épisodes sont toujours traumatisants, surtout pour la fillette qui est scolarisée (en CM2) à Amiens. «  Je me souviendrais toujours de la fois où Edgar et moi avons été arrêtés. Je suis allée chercher Shoushanik dans la chambre avec les policiers. Elle avait peur. Elle cherchait à se rassurer dans mon regard.  » Finalement relâchée, la famille fait toujours l’objet d’une obligation de quitter le territoire.

Séparés de leur fils depuis sept ans

Pas question, donc, de se faire remarquer en tentant une sortie en dehors des heures autorisées. La famille a trop à perdre. Car en plus de quitter son pays, le couple a dû faire l’un des sacrifices les plus douloureux au monde. «  Nous avons laissé notre fils David là-bas. Nous n’avions pas suffisamment d’argent pour l’emmener. Jamais nous n’aurions imaginé être séparés de lui aussi longtemps… Sept ans. C’est très long. C’est très dur  », témoigne difficilement Lianna. La séparation est d’autant plus angoissante que la famille n’est pas certaine de pouvoir retrouver son fils, désormais âgé de 16 ans, prochainement.

«  On a peur parce qu’avec le conflit dans le Haut-Karabakh (qui oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan), l’Arménie ne laisse plus sortir les jeunes garçons. Ils veulent les garder au cas où…  », explique Edgar. Alors en attendant que la situation se débloque ici ou là-bas, Edgar, Lianna, Shoushanik et David ne rêvent que de retrouvailles, d’un travail et puis d’un logement. Dans ces familles décomposées, déracinées, bien plus qu’ailleurs, seul l’espoir fait vivre.

L’isolement des isolés

Joël, ancien enfant de la rue, a quitté l’Afrique en 2015 pour fuir la misère

Les familles ne sont pas les seules à fuir leur pays d’origine. Très souvent, les migrants sont aussi mineurs ou des jeunes adultes qui décident de partir seuls.

C’est le cas de Joël Okonga, aujourd’hui âgé d’une vingtaine d’années. Pourtant, au commencement de sa vie, ce jeune homme congolais avait une famille. Il vivait avec ses parents et ses deux frères. «  Les choses ont changé quand mes parents sont décédés dans un accident de voiture. J’avais 12 ans. Le reste de la famille a pris notre maison. Ils nous ont chassés en disant qu’on était des enfants sorciers, qu’on était à l’origine de l’accident.  » Joël et ses frères sont alors devenus «  des enfants de la rue  ». Pour survivre, Joël s’est mis à danser sur le marché alors que son petit frère jouait au football. Quant à l’aîné, il est mort tabassé dans une manifestation.

« J’ai peur que mon diplôme soit foutu. Ça m’empêche de dormir »

Pour fuir cette misère, Joël a quitté l’Afrique en 2015. Parti sur une pirogue, il a accosté en Turquie avant d’embarquer sur un zodiac pour se rendre en Grèce. Là, Joël a rencontré des Syriens. «  L’un d’eux connaissait la route pour aller à pied jusqu’en Serbie. Alors je suis parti avec eux.  » Le groupe a marché pendant 15 jours. «  Mais en arrivant en Serbie, j’ai été arrêté et mis dans un centre.  » Se sentant en danger, Joël s’est enfui. Il a gagné les forêts situées à proximité. «  Je restais caché la journée et j’avançais la nuit.  » Il doit finalement son salut à un Français croisé bien plus loin, en Allemagne. «  Cet homme a eu envie de m’aider. Je voulais rejoindre un pays francophone. Il m’a déposé à Amiens, m’a payé un repas… Je ne l’ai plus jamais revu.  »

Depuis, Joël a été aidé par des associations. Il a fait des demandes d’asile dont il a été débouté mais a tout de même pu suivre des études. Désormais titulaire d’un bac pro, il prépare actuellement un diplôme spécialisé dans les systèmes énergétiques et climatiques.

Privé de sa passion, la danse

Sa crainte : ne pas réussir à trouver un apprentissage faute de papiers. Car après six années passées en France, Joël est toujours en situation irrégulière. «  Cette situation m’inquiète beaucoup. J’ai peur que mon diplôme soit foutu. Ça m’empêche de dormir. Surtout en ce moment, avec la situation (sanitaire), on ne peut pas faire grand-chose pour s’occuper la tête.  »

Passionné de danse, Joël a en effet dû mettre sa passion en stand-by. Alors le week-end, il consacre son temps libre à son autre activité régulière : le bénévolat à la Croix-Rouge. «  Je fais les ramasses le matin de bonne heure  », sourit-il, toujours surpris par son propre chemin parcouru. «  Jamais je n’aurais imaginé réussir à étudier, à avoir un diplôme  », sourit celui qui se prend à rêver d’une vie ordinaire. «  J’aimerais avoir un boulot, un appartement, une famille et payer des impôts. »

Surtout, ne pas faire de vague

Si ces migrants nous racontent leur quotidien, ce n’est pas pour se plaindre de leur condition, bien au contraire. Ils s’estiment souvent chanceux d’avoir un toit et des tickets pour manger (environ 300 euros de tickets pour une famille de trois). Il semble d’ailleurs important de préciser ici que c’est le Courrier picard qui les a sollicités pour recueillir leurs témoignages. Entourés par le Réseau éducation sans frontières, ils ont accepté… non sans crainte. Les familles de migrants ne souhaitent généralement pas faire de vague. Elles ont d’ailleurs refusé de nous emmener dans leur chambre d’hôtel, par peur de violer les règles et de se mettre à dos les services de l’État. La situation des jeunes majeurs étrangers inquiète

Une soixantaine d’organisations ont lancé un appel national en faveur des jeunes majeurs étrangers.

Elles s’inquiètent en effet de la situation de ces migrants qui reçoivent une obligation de quitter le territoire français (OQTF) quand ils atteignent leur majorité. Arrivés soit mineurs isolés, soit avec leur famille, ils essuient de plus en plus souvent des refus de séjour alors même qu’ils sont en pleine formation. «  Et sans papiers, ils ne peuvent prétendre, par exemple, à un apprentissage ou accéder à un emploi  », ajoute RESF. Une pétition intitulée « Jeunes majeurs, sortir de l’impasse » est relayée sur le site internet de la Ligue des Droits de l’Homme.

Le sort des mineurs non accompagnés (MNA) fait aussi l’objet de nombreuses interrogations de la part des associations qui les entourent.

Ces adolescents seuls arrivent généralement d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou de l’Orient, en fonction des conflits et des passeurs. Leur prise en charge est une compétence du Département, au titre de l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

En novembre dernier, des représentants d’un collectif d’associations ont été reçus au conseil départemental pour évoquer la situation de ces enfants qui sont de plus en plus nombreux. Ces associations réclamaient alors «  un meilleur respect de l’accueil des mineurs étrangers non accompagnés au sein de l’ASE  ». Les autres points

La crise sanitaire a un impact sur l’immigration

En 2020, la Direction générale des étrangers en France dénombrait 81 669 premières demandes d’asile. C’est 41 % de moins qu’en 2019. «  Une telle baisse s’explique par la crise sanitaire de la Covid-19 et plus précisément par l’impact des confinements sur l’activité des Guichets unique de demande d’asile (GUDA) et sur la circulation des étrangers  », indique la Direction générale des étrangers en France.

Des familles expulsées malgré le Covid

Difficile, à l’inverse, de savoir à quel point la crise sanitaire a freiné les expulsions. Nous avons posé la question à la préfecture ; nous n’avons pas eu de réponse. Une chose est sûre, des expulsions ont bien eu lieu, à Amiens notamment. «  La famille Hemza, les parents et leurs deux enfants, a été emmenée en décembre 2020 », commente Marcel Dekervel, membre du Réseau éducation sans frontières. Avant d’ajouter : «  C’est une famille que nous ne suivions pas mais une personne du lycée où était scolarisé l’un des enfants nous a prévenus.  » Ce même mois de décembre 2020, le RESF a réussi à empêcher l’expulsion de la famille Velija.

Quelle situation dans la Somme ?

Combien de migrants arrivent chaque année ? Combien sont régularisés ? Combien sont expulsés ? Nous avons demandé tous ces chiffres à la préfecture de la Somme. Elle ne nous a pas répondu. Pour sa part, le RESF assure suivre une trentaine de dossiers actuellement. «  Nous avons présenté 27 dossiers en préfecture de la Somme au cours de l’année écoulée ; quatre d’entre eux ont été régularisés  », complète Marcel Dekervel.

Courrier Picard