Andrew Doyle : «En parodiant la gauche woke, je me moque d’un mouvement devenu dominant»

Andrew Doyle est un comédien, journaliste et écrivain britannique qui contribue régulièrement aux journaux anglophones comme le Spectator USA, Spiked, ou encore le Daily Mail. Il publie en février prochain Free Speech: Why it matters sur l’importance de la liberté d’expression. Sur Twitter, il a créé un personnage fictif, Titania McGrath, pour parodier l’idéologie progressiste du monde anglophone. Doyle la décrit comme “une vegan militante qui pense qu’elle est un meilleur poète que William Shakespeare”. En mai 2020, le personnage comptait plus de 500000 abonnés. Titania a «publié» deux ouvrages, dont le plus récent est My first little book of intersectional activism (Hachette UK).

Fin connaisseur de l’idéologie diversitaire dans le monde anglo-saxon, Andrew Doyle a créé un personnage fictif, baptisée «Titania McGrath», pour en parodier les outrances. Le comédien et écrivain redoute que les politiques de discrimination positive promises par Joe Biden attisent les tensions au sein de la société américaine.

FIGAROVOX. – Qu’est-ce qui a mené à la création du compte parodique «Titania McGrath»?

Andrew DOYLE. – Le mouvement pour la justice sociale est récemment devenu prédominant et a commencé à s’appeler «woke» (éveillé). Je tiens à préciser que ce terme n’a pas été inventé au départ par ses détracteurs. Il ne s’agit pas à l’origine d’une dénomination péjorative employée par la droite, mais sous le feu des critiques, c’est progressivement devenu le cas.

Ce qui était autrefois un discours que l’on ne lisait que de manière marginale sur Internet et chez certains universitaires a commencé à se répandre. Les gens ont commencé à remarquer dans leurs films que Hollywood les sermonnait et leur dictait ce qu’ils devaient penser. Des programmes de télévision disparaissaient soudainement des services de streaming. De plus en plus de gens semblaient demander bruyamment de restreindre la liberté d’expression.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me moquer de ce mouvement devenu de plus en plus puissant. Titania tweete des choses comme «La seule raison pour laquelle les blancs ont des enfants est qu’ils peuvent simuler l’expérience de posséder un esclave», ou encore «Les enfants ne sont jamais trop jeunes pour apprendre les maux de la Blanchitude. Je viens d’enchaîner ma nièce de quatre ans au belvédère du jardin et de lui dire de réfléchir à sa complicité dans la traite des esclaves. Elle s’est immédiatement mise à pleurer, ce qui n’est qu’une preuve de sa fragilité blanche.»

« La seule raison pour laquelle les blancs ont des enfants est qu’ils peuvent simuler l’expérience de posséder un esclave »Titania McGrath

Avec ce personnage, je me moque clairement d’un mouvement devenu dominant. On ne devrait jamais vraiment s’en prendre aux faibles, lorsque l’on fait de l’humour, seulement aux puissants. Je ne plaisante pas sur le dos des minorités, mais je critique un mouvement qui les utilise pour leurs propres fins. Les gens font une erreur similaire avec Charlie Hebdo, en supposant qu’ils s’attaquent aux musulmans alors qu’en réalité ils s’en prennent à une organisation théologique et à une croyance religieuse très puissante, l’islamisme politique.

Il y a l’idée selon laquelle si l’on plaisante au sujet des excès de certains courants victimaires, alors on cautionne telle ou telle forme de discrimination. Si je plaisante sur l’homophobie, selon certains, je suis donc homophobe, ce qui n’a pas de sens. Je me moque en réalité de la très puissante minorité bourgeoise de la classe moyenne qui détient beaucoup de pouvoir dans les grandes institutions, les arts, les médias, la politique, la loi, les forces de l’ordre, mais qui se perçoit néanmoins comme une classe d’outsiders, d’opprimés. En réalité, ils sont paternalistes, d’abord en disant aux minorités ce qu’elles devraient faire et ensuite en faisant la morale à tout le reste de la société.

Toute personne qui s’érige en parangon de vertu, en arbitre de ce qui est bien et de ce qui est mal, toute personne qui a un tel niveau de certitudes, est quelqu’un dont j’aime me moquer. Quand on se dispute avec un militant de la justice sociale, comme je le fais souvent, on comprend vite à quel point ses connaissances sont limitées, surtout en matière d’histoire ou de politique. Cela génère une vision du monde très simpliste qui réduit le monde entier au bien ou au mal, aux «woke» et aux «non-woke», sans aucune place pour la nuance.

Face à ce mouvement, comment en êtes-vous arrivé à la conclusion que la satire constituait la meilleure réponse?

Dans la comédie «stand-up», je me suis toujours explicitement moqué des gens au pouvoir, comme les politiciens. Cependant, j’ai senti qu’il était plus efficace d’incarner un personnage, plutôt que de dénoncer les bêtises que d’autres personnes faisaient, ce qui est peut-être ce qu’un comédien de stand-up est plus susceptible de faire. En France (…) la militante racialiste Rokhaya Diallo a retweeté un post de Titania

C’était beaucoup plus amusant, et j’avais également le confort de l’anonymat, jusqu’à ce que je sois démasqué contre ma volonté par la presse britannique, juste avant la sortie du premier livre de Titania. Si quelqu’un se moque de quelque chose qui fait partie de votre identité (religion, politique, etc.), vous avez tendance à vous mettre très en colère. C’est pourquoi je reçois beaucoup de menaces… alors que mon personnage est un personnage fictif!

L’une des critiques que vous avez tendance à recevoir est que vous avez créé une caricature des mouvements que vous dénoncez, et que finalement votre personnage ne les représente pas fidèlement. Que répondez-vous à cela?

C’est incontestablement faux. D’ailleurs il y a beaucoup d’exemples de militants authentiques qui prennent Titania pour une personne réelle qui tweete au premier degré. C’est ce qui s’est passé en France lorsque la militante racialiste Rokhaya Diallo a retweeté un post de Titania, qui disait «Si quelqu’un vous demande des preuves de racisme, il suffit de leur répondre que de demander des preuves de racisme est en soi une preuve de racisme. À vous de jouer, bigots.»

Il y a aussi beaucoup de gens à droite qui sont tellement habitués à voir des choses complètement folles dites par les woke sur les réseaux sociaux qu’ils finissent par prendre Titania au sérieux, et par se mettre en colère pour ce qu’elle dit. Si Titania était une caricature sans rapport avec la réalité de ces mouvements progressistes, personne ne la prendrait au premier degré!

De plus, Titania prédit régulièrement l’avenir. Lorsqu’elle accuse le 19 septembre 2018 l’actrice de Mary Poppins de faire un «blackface» dans la scène de la cheminée, le New York Times formulera (sérieusement, cette fois) le même reproche le 28 janvier 2019. Lorsqu’elle dit dans son livre WOKE (publié le 7 mars 2019) que Hellen Keller possède un privilège blanc, Time Magazine ne dira pas autre chose le 15 décembre 2020. Lorsqu’elle encourage les jeunes femmes à partir seules en voyage dans les zones rurales du Pakistan en octobre 2019, le magazine Forbes l’imitera une dizaine de jours plus tard. Et ces exemples sont légions.

Titania a déclaré récemment que «Joe Biden est la plus noire des lesbiennes». Ce que je critique ici, c’est l’idée selon laquelle être noir est une question de politique, liée au vote. Ce n’est pas un homme de paille, c’est textuellement ce que ces gens disent. Lorsque Peter Thiel, un entrepreneur, a déclaré soutenir le parti républicain, The Advocate, un magazine gay, a écrit un article affirmant que même s’il avait bel et bien des relations sexuelles avec des hommes, il n’était plus gay pour autant. En d’autres termes, être gay ne signifie plus pour eux qu’un homme aime d’autres hommes mais bien qu’il vote pour les politiques supposés représenter les intérêts de la communauté LGBT. Parfois, lorsque quelqu’un écrit un tweet particulièrement woke qui devient viral, je le copie/colle simplement sur le compte de Titania

J’ai simplement pris cette logique et je l’ai étendue. Si Joe Biden est l’homme qui a chassé Donald Trump de ses fonctions, il doit donc être la plus noire des lesbiennes. Si vous regardez les réactions sur ce tweet, les gens y croient et se mettent en colère. Parfois, lorsque quelqu’un écrit un tweet particulièrement woke qui devient viral, je le copie/colle simplement sur le compte de Titania. Certaines personnes ne le remarquent pas, et cela veut tout dire.

Le compte de Titania est souvent bloqué sur Twitter. Pourquoi, selon vous?

C’est impossible à dire car Twitter manque de transparence. Cependant, je peux spéculer. Soit c’est parce que Twitter comprend qui est Titania et désapprouve la satire dont leur idéologie est la cible – tous les géants de la Silicon Valley sont à l’unisson sur cette question et pensent la même chose – soit elle fait l’objet de plaintes massives, et les algorithmes agissent en conséquence.

Mais Twitter ne veut pas dévoiler ses raisons. Lorsque vous serez banni, ils ne vous diront jamais pourquoi. Si vous pouvez faire appel, vous n’avez jamais l’occasion de parler à un être humain pour autant. Il n’y a aucun moyen de les contacter. En ce sens, c’est très «kakfaïen», car vous ne savez pas quel est votre crime, et vous n’avez aucun moyen de le découvrir.

C’est le cas dans le roman Le procès de Franz Kafka où le personnage principal est accusé d’un crime mais personne ne lui dit quel est ce crime. Tout au long du roman, il ne découvre jamais quel est son crime et finit par être exécuté. Si Kafka a raconté cette histoire, c’est parce que c’est là une caractéristique du totalitarisme.

Lorsque le journaliste Christopher Hitchens s’est rendu à Prague, il voulait être le premier écrivain à écrire sur le communisme sans utiliser le terme «kafkaïen». Lors d’une réunion, il a été plaqué contre le mur lorsque des policiers ont fait irruption, et lorsqu’il a demandé la raison de son arrestation, la réponse a été «vous n’avez pas besoin de savoir». À ce moment-là, il n’a pas eu d’autre choix que d’utiliser le terme «kafkaïen». Il importe non seulement qu’ils puissent faire respecter leurs conditions de service délibérément nébuleuses, mais aussi qu’ils soient capables de détruire toute concurrence dans l’œuf

Vous obtenez la même chose avec l’utilisation du terme «orwellien». On vous reproche d’utiliser ce terme parce qu’il est devenu un cliché. Mais c’est parce qu’il est si pertinent, si précis! Comment pouvez-vous décrire autrement un policier britannique qui appelle un homme pour lui dire «nous devons vérifier vos pensées», ce qui est arrivé à un homme nommé Harry Miller? C’est un «crime de pensée» comme disait Orwell dans 1984.

Vous dénoncez la convergence entre le progressisme américain et les géants de la tech?

La Big Tech et la Silicon Valley dirigent ce qui est de fait un véritable oligopole des lieux d’expression publique. Ce sont des milliardaires non élus, sans comptes à rendre, qui décident des paramètres de la pensée et de la parole acceptables sur les forums publics les plus utilisés pour s’exprimer.

Depuis des années, ils répètent «si vous n’aimez pas nos règles, construisez une autre plateforme». Non seulement leurs règles sont appliquées de manière si incohérente qu’elles sont fondamentalement dénuées de sens, mais lorsque les gens créent une autre plateforme, comme Parler, ces firmes se coordonnent pour la faire disparaître de l’internet. Il importe non seulement qu’ils puissent faire respecter leurs conditions de service délibérément nébuleuses, mais aussi qu’ils soient capables de détruire toute concurrence dans l’œuf. C’est terrifiant.

C’est particulièrement vrai parce que ces entreprises sans visage, qui pèsent plusieurs milliards de dollars, n’ont pas de comptes à rendre. Personne n’a voté pour elles, et pourtant elles ont plus de pouvoir que n’importe quel État. Nous le savons parce qu’elles sont capables de bloquer le président des États-Unis.

Elles ont également plus d’argent et plus d’influence que beaucoup d’États. Lorsque cela se produit, il faut mettre en place des mesures, car sinon nous vivons dans une ploutocratie. C’est la raison même pour laquelle nous avons une législation antitrust pour les cas où un nombre infime d’entreprises domineraient un certain marché. Biden est clairement en accord avec l’idéologie Woke

La haine envers Donald Trump a rendu les gens incapables de voir ce problème. Lorsque Trump a été expulsé de Twitter, beaucoup de gens se sont réjouis. C’est une réaction instinctive que je peux comprendre car les gens se disent: «la personne que je déteste s’est tue, je n’ai plus besoin de l’écouter».

Mais cela fait que vous n’avez pas la possibilité de percevoir la situation dans son ensemble, et de comprendre que vous êtes en train d’applaudir l’érosion de votre propre liberté. Je pense certainement que c’est un danger pour les gens de gauche d’applaudir des sociétés multimilliardaires et leur pouvoir. C’est un comportement incohérent.

Joe Biden appartient-il à la gauche woke?

Biden n’a été désigné pour représenter son parti que parce qu’il n’était pas woke. N’oublions pas que Kamala Harris s’est très mal débrouillée lors des primaires démocrates. Elle a dû abandonner. Les électeurs n’ont pas non plus choisi Elizabeth Warren, qui était tout aussi Woke. Les politiques identitaires ne sont pas très efficaces électoralement. Cela éloigne toujours les électeurs. Biden a donc gagné parce qu’il semblait être un modéré.

Cependant, et cela est visible depuis un certain temps, il est clairement en accord avec l’idéologie woke. Il n’est peut-être pas son plus ardent supporter, mais il en accepte les termes sans se faire prier. Il a immédiatement révoqué le décret de Donald Trump contre la Critical Race Theory (théorie critique de la race), une doctrine expliquant l’existence d’un privilège blanc et que Donald Trump avait combattu lorsque l’on avait appris que cette idéologie était enseignée à des employés fédéraux. La Critical Race Theory est effectivement une religion, et n’a donc aucun fondement dans la rigueur académique.

Même la nomination de Kamala Harris par Biden est un geste identitaire. Cela ne veut pas dire qu’il n’aurait pas dû nommer une femme de couleur, mais il est clair que ce choix va à l’encontre de ses affinités politiques. Elle avait laissé entendre très fortement qu’il était raciste, et qu’il fallait croire les personnes qui l’accusaient de harcèlement sexuel, c’est-à-dire laisser entendre très sérieusement qu’il était coupable d’agression sexuelle. Je ne pense pas qu’il apprécie particulièrement avoir quelqu’un qui pense qu’il est un violeur raciste en tant que vice-présidente.

Harris est tout à fait d’accord avec l’idéologie woke. Elle a ses pronoms dans sa bio sur Twitter [une pratique qui consiste à préciser sur les réseaux sociaux quelle identité de genre a été choisie par la personne, pour rappeler que selon les adeptes de certains courants d’opinion, celle-ci ne correspond pas nécessairement à leur sexe biologique, ndlr]. Le « 1619 project » a néanmoins reçu des applaudissements et des prix. Les démocrates y ont adhéré de tout cœur

Joe Biden a également supprimé par décret présidentiel la «1776 commission» mis en avant par Trump pour contrer la mise en place du «1619 project». Ce dernier est poussé par le New York Times avec des «historiens» qui pensent que la date d’origine de l’Amérique devrait être 1619, date à laquelle les esclaves sont arrivés pour la première fois dans le pays.

L’argument est que l’esclavage a été intégré à l’Amérique dès le début, que le pays était en soi un projet de suprématie blanche dès le départ. C’est du révisionnisme historique, censé réécrire l’histoire réelle des pères fondateurs. Ce projet a néanmoins reçu des applaudissements et des prix. Les démocrates y ont adhéré de tout cœur.

Biden a enfin déclaré qu’en termes de santé et de prestations sociales, il accorderait la priorité aux personnes en fonction de leur couleur de peau et de leur identité sexuelle. Qu’est-ce que cela veut dire pour les hommes blancs face au seuil de pauvreté? Quel degré de ressentiment cela va-t-il générer? Ces personnes ont en fait réhabilité le racisme. Les intentions sont probablement bonnes, mais cela a le même effet: on divise les gens en fonction de la couleur de leur peau. C’est de la ségrégation. Titania est une raciste. Elle pense qu’elle va sauver les Noirs.

Si j’étais un citoyen américain, je n’aurais voté pour aucun des deux candidats. Je n’ai pas aimé la façon dont Trump a abîmé la dignité de sa fonction. Il a eu pour effet de faire monter les tensions politiques. Mais j’ai encore plus peur des dégâts que risque de provoquer Joe Biden.

Le Figaro

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