Angers (49) : Il y a 60 ans, l’intellectuel communiste algérien Ahmed Akkache s’évadait de prison, aidé par des habitants

Il y a exactement soixante ans jour pour jour, le 14 décembre 1961, un responsable algérien, s’était évadé de la prison d’Angers, avec l’aide de complices angevins. La police ne les a jamais découverts.

À l’époque, la prison d’Angers était une vraie passoire. On s’y faisait la belle. Surtout les Algériens. Il y en a qui s’évadèrent le 25 août, puis le 10 septembre et enfin le 14 décembre 1961.

Un responsable communiste

De toute manière, les Algériens n’avaient rien à perdre. C’était la guerre. Une sale guerre qui ne disait pas encore son nom. En métropole, les prisons regorgeaient alors d’insurgés qu’on ne savait plus où interner. Ainsi, en septembre 1961, on comptait 83 « Nord-Africains » à la prison d’Angers, dont 78 condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Parmi ces prisonniers, l’un rayonnait d’une autorité toute particulière. Il s’appelait Ahmed Akkache. Il avait 35 ans. Avant les événements, il était instituteur à Alger. Il était surtout secrétaire général adjoint du Parti communiste algérien (PCA), alors interdit et clandestin. Il était un ami de Maurice Audin, lui aussi membre du PCA, tué sous la torture en 1957 par les parachutistes du général Aussaresses. Akkache était un intellectuel engagé, pas un combattant. S’il avait été condamné à vingt ans de réclusion criminelle, c’est pour « reconstitution de ligue dissoute ».

Ce 14 décembre 1961, ils sont cinq à tenter la belle après avoir, pendant plusieurs nuits, discrètement scié le barreau d’une cellule à l’aide d’un morceau de scie à métaux qui leur était parvenu dissimulé dans un tube de dentifrice.

Il est 18 heures. Il fait déjà noir. L’échappée par la fenêtre, puis le passage du chemin de ronde, se déroulent plutôt bien. C’est l’escalade du mur d’enceinte qui s’avère plus difficile que prévu. Après plusieurs vaines tentatives pour accrocher leur corde de fortune, les fuyards tentent une pyramide humaine. Akkache l’escalade et parvient à agripper le haut du mur. Juché sur le faîte, il n’a pas le temps d’aider ses compagnons à le suivre car déjà les surveillants accourent. C’est trop tard. Il est le seul à sauter dans la ruelle noire. Les autres sont repris.

Complicités angevines

Dans un livre publié douze ans plus tard, intitulé « L’évasion » (1), Ahmed Akkache a décrit cette fuite, en prenant toutefois des précautions et en brouillant un peu le récit. C’est que, malgré les accords de paix de 1962, les événements sont encore tout frais et les douleurs très vives.

Dans ce livre donc, il décrit cette évasion comme étant une initiative des prisonniers eux-mêmes. Mais ce n’est pas cela. Bien évidemment, un militant de l’envergure d’Akkache n’agit pas sur un coup de tête. Bien sûr, cette opération était menée par des réseaux communistes, avec des complicités extérieures de communistes algériens et surtout angevins.

Personne au rendez-vous

À Angers, c’est Émile Dufois qui est à la manœuvre : résistant, « Colonel Jacques-François » pendant la Seconde Guerre mondiale lors de laquelle il a commandé jusqu’à 4.400 FTP en Touraine et dans le Cher, auteur de coups de main comme la libération de la prison de Blois. Depuis 1947, il est le secrétaire de la Fédération Maine-et-Loire du Parti communiste français. Un ami le seconde : c’est Louis Imbach, grainetier à Angers. Il est le fils du résistant et déporté qui a donné son nom à la place.

Akkache a donc sauté dans la rue des Buttes. Mais là, au pied du mur de la prison, la rigoureuse organisation montre une fêlure. En principe, l’évadé aurait dû être immédiatement pris en charge par les militants angevins. Il était même prévu qu’un couple, René et Margot Bouttier, fasse le guet en se bécotant dans le noir pour jouer les amoureux. Mais personne n’attendait. Sur ce point, les récits divergent. Pour certains, il y aurait eu un malentendu sur la date. Pour d’autres, Akkache était attendu sous un autre mur.

Mais dans tous les cas, le fuyard se retrouve seul, alors que les sirènes hurlent et que l’alerte est donnée. Alors il décampe. Il a peur, et il est en colère sans doute, mais il décampe, vite.

Direction la gare

Dans son livre, Akkache propose un scénario et un itinéraire qui, bien que maquillés un peu, trouvent une certaine cohérence. Le personnage principal y vole un calendrier des Postes dans un bar du faubourg Saint-Michel, afin de trouver un plan d’une ville qu’il ne connaît pas. Puis, à pied, il remonte le boulevard en direction de la gare. Des noms sont mentionnés : le boulevard Bessonneau (aujourd’hui boulevard de la Résistance et de la Déportation), le boulevard Foch… Enfin il est écrit que le fuyard se rend dans le cabinet médical du docteur Charron, dans le quartier de la gare.

Il s’agit là d’un nom d’emprunt. On le sait car le récit du livre croise ici les souvenirs d’une famille angevine bien connue. En fait, Akkache s’est rendu chez le docteur Lucie Canonne, qui avait son cabinet rue Max-Richard. À la personne qui l’accueille, il s’est fait passer pour un patient demandant une consultation. Du reste, il s’est un peu blessé en sautant le mur et saigne des mains. Le médecin le fait entrer dans son cabinet. Sitôt la porte fermée, il se sent en confiance et avoue au Dr Lucie Canonne sa situation d’évadé en fuite, recherché par la police.

Une chaîne de solidarité

Cette femme n’est pas communiste (2). S’il est allé la voir, c’est parce qu’il a entendu dire qu’elle avait cultivé des relations amicales avec des étudiants nord-africains pendant ses études de médecine. Le Dr Lucie Canonne est une femme discrète, généreuse et sensible. Akkache sait aussi que la famille, héroïque dans la Résistance, n’aurait jamais, au grand jamais, donné un évadé quel qu’il soit.

C’est alors que se constitua une chaîne de solidarité que la police a cherchée pendant des années et qui n’a jamais été découverte. Lucie Canonne a contacté sa belle-sœur, Jeanne Héon-Canonne, ancienne résistante. Elle lui a demandé conseil et assistance. Jeanne Héon-Canonne a appelé un ami enseignant au lycée Chevrollier qui a lui-même appelé le seul communiste qu’il connaissait : Pierre Sicard, ancien résistant, lui aussi, et ancien conseiller municipal d’Angers (3). Sicard n’est au courant de rien mais il se doute que l’affaire est grave et secrète, et il contacte Émile Dufois. Et c’est ainsi que les communistes d’Angers récupérèrent enfin leur fuyard perdu. Émile Dufois, accompagné d’un camarade appelé Albert Chardon, vint le chercher dans une camionnette. De là, ils se rendirent chez Francis Lemaître, un dentiste qui officiait rue des Lices et qui logea Ahmed Akkache dans sa maison de la rue du Quinconce.

Dans la chambre du fils

Puis, il fut décidé de faire quitter la ville au clandestin que toute la police recherchait. Un couple d’ardoisiers hébergea Akkache quelques jours dans une dépendance d’un jardin de Trélazé. Puis on le déménagea encore, chez un autre militant communiste qui s’appelait André Plassard, artisan forgeron dans le hameau de l’Épinière, près de Corzé.

Son fils, Jean-Paul Plassard, se souvient qu’il ne fut pas tout de suite mis dans la confidence. « J’avais 13 ans. J’étais interne à Chevrollier. Je ne savais pas qu’on avait donné ma chambre à quelqu’un. Ahmed Akkache y dormait la semaine. Et lorsque je revenais, le samedi, il restait dans un petit grenier dans lequel on n’allait jamais. Pendant un mois et demi, il a vécu à la maison et je ne me suis aperçu de rien. C’est juste au moment de partir, il a demandé à me rencontrer pour me remercier d’avoir prêté ma chambre. Mon père m’a dit : « Je vais te présenter à quelqu’un ». Je me souviens de quelqu’un d’impressionnant, d’une grande gentillesse. Il m’a parlé de son combat, de ses tortures. Cette rencontre a marqué ma vie . »

Ressentiment

Pris en charge par d’autres réseaux, Akkache parvint à retourner en Algérie, un peu avant la signature des accords d’Evian le 18 mars 1962. S’il connut encore la prison, sous le mandat du président Houari Boumédiène, il fit tout de même une carrière d’intellectuel et d’enseignant. Il est revenu à Angers en 2000. Brièvement car, malgré les années, l’administration concevait encore du ressentiment et réduisait la durée des visas.

« Des idéaux de solidarité »

Voilà. De toute cette histoire, il ne reste plus grand monde. Ahmed Akkache est décédé en Algérie, en 2007. Les docteurs Jeanne et Lucie Canonne sont décédées aussi et tout le réseau qu’avait constitué Émile Dufois. Madeleine Plassard, la veuve d’André, vit toujours auprès de leur fils Jean-Paul qui fut longtemps secrétaire du Parti communiste à Angers. Lucienne Chardon, veuve d’Albert, vit toujours également.

Il reste encore une très belle lettre qu’Ahmed Akkache a envoyée en 2000 à ses amis Angevins qui l’avaient caché et hébergé. On y lit cette phrase :

« Si tant de liens amicaux subsistent aujourd’hui, entre nos deux pays, malgré les crimes de la colonisation de l’OAS (N.D.L.R. Organisation de l’armée secrète), c’est pour beaucoup grâce à tous les Lemaître, à tous les Plassard, à tous les Bouttier et à tant d’autres qui, modestement mais avec tant de courage, ont fait passer leurs idéaux de solidarité et de justice au-dessus de toute autre considération ».

Notes

(1) « L’évasion » par Ahmed Akkache a été publié en 1973 aux éditions du SNED (Alger),

(2) Les nombreux membres de la famille Canonne sont souvent sujets à confusion. Le docteur Michel Canonne fut résistant et déporté. Il est décédé en 1945, quelques semaines après son retour de Buchenwald (Allemagne). Son épouse, Jeanne Héon-Canonne, était médecin également et s’engagea aussi dans la Résistance. Torturée à la prison d’Angers, elle put s’échapper du train qui l’emmenait vers les camps. Après la Libération, elle pratiqua de nouveau la médecine. Lucie Canonne était aussi médecin.

Elle était une sœur de Michel Canonne.

Par ailleurs, Germaine Canonne est une belle-sœur de Michel. Elle fut la première femme élue au conseil municipal d’Angers en 1945. Elle n’est pas concernée par l’histoire que nous racontons ici.

(3) Mme Jeanne Héon-Canonne connaissait aussi Pierre Sicard car celui-ci fut emprisonné à la prison d’Angers et déporté dans le même train que son mari, le Dr Michel Canonne. Pierre Sicard parvint à sauter du train, mais pas Michel Canonne.

Remerciements à Jean-Paul Plassard, et à la fille de Jeanne Héon-Canonne, Mme Danielle Ripouteau. Remerciements également à M. Pascal Tellier des Archives départementales.

Notons encore que le groupe Lo’Jo a été sensible à cette histoire. Sans que cela soit concerté, son chanteur Denis Péan en a fait une évocation dans une chanson présentée en ce moment dans le cadre de la seconde édition de « Angers pousse le son ».

Ouest-France