Anthropologie : D’où vient la différence de taille entre hommes et femmes?

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D’où vient la différence de taille entre hommes et femmes? Depuis Darwin, le monde scientifique l’explique majoritairement par la sélection sexuelle. Une chercheuse américaine avance une autre explication et bouscule ainsi sa discipline.

Quand elle était enfant, Holly Dunsworth faisait du basket et rêvait d’être grande et élancée pour pouvoir s’envoler vers le panier. “J’en prenais le chemin, raconte-t-elle.Et puis j’ai eu mes règles. J’ai vu les garçons continuer à grandir et ma croissance s’arrêter.”

La basketteuse en herbe, devenue professeure d’anthropologie physique à l’université américaine de Rhode Island, était loin d’imaginer qu’elle publierait, quelques décennies plus tard, un article décrivant les raisons biologiques de sa trop brève croissance adolescente, et remettant en cause la théorie de la sélection sexuelle, avancée depuis cent cinquante ans pour expliquer la différence de taille entre les hommes et les femmes.

Élaborée par le naturaliste britannique Charles Darwin dans son ouvrage La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, publié en 1871, la théorie de la sélection sexuelle est aujourd’hui encore la plus largement acceptée pour expliquer le dimorphisme sexuel.

Les différences entre mâles et femelles dans le monde vivant sont expliquées par la sélection sexuelle, avec deux grands mécanismes : la compétition entre les mâles, et le choix des femelles”, affirme Michel Raymond, professeur de biologie évolutive humaine à l’université de Montpellier.

Une attraction naturelle pour les grands mâles ? Les mâles les plus grands, les plus forts et les plus combatifs se seraient ainsi imposés face à leurs congénères pour “remporter” les femelles, tandis que les femelles auraient une attraction naturelle pour les mâles plus grands qu’elles. Ces deux éléments combinés auraient écarté les hommes les plus petits, sacrifiés sur l’autel de l’évolution.

Mais cette explication est-elle suffisante ? Louise Barrett, anthropologue à l’université canadienne de Lethbridge, auteure de plusieurs articles sur le dimorphisme sexuel, considère qu’il faudrait “des preuves et des données plus solides avant d’imposer une théorie de l’évolution basée sur la sélection des mâles en fonction de comportements et traits de caractère spécifiques. Or, dans tout ce que j’ai pu lire, les arguments sont souvent pauvres. Cela ne veut pas dire qu’il faille complètement écarter la sélection sexuelle de l’évolution, mais aujourd’hui, les preuves sont inexistantes.

Holly Dunsworth assure avoir trouvé une meilleure explication. Ses recherches,publiées en mai dernier dans la revue Evolutionary Anthropology, se concentrent sur le développement osseux et les œstrogènes, une hormone sexuelle produite par les ovaires et, dans une moindre mesure, les testicules.

Or, les œstrogènes ont une influence décisive sur la croissance des os. Pendant l’enfance, garçons et filles grandissent peu ou prou à la même vitesse.Mais avec la puberté, tout change: les ovaires augmentent considérablement la production d’œstrogènes pour préparer les premières règles, entraînant un développement accru des cartilages de croissance, et un allongement rapide des os – c’est la raison pour laquelle les filles sont généralement plus grandes que les garçons au début de l’adolescence.

Il y a forcément une raison

Mais comme le très haut niveau d’hormones accélère aussi l’ossification des cartilages, la “poussée de croissance” est de courte durée chez les filles, alors que les garçons continuent à produire leurs œstrogènes à un rythme régulier – et donc à grandir pendant plusieurs années. C’est ce qui expliquerait les différences de taille à l’âge adulte.

Michel Raymond n’est pas convaincu par la démonstration : “Elle explique bien le comment – les hormones influent sur la taille –, mais ne répond absolument pas à la question du pourquoi.” Selon lui, en matière d’évolution, “la différence de taille ne peut pas être neutre. Quelles que soient les populations, l’homme est toujours plus grand que la femme, donc il y a forcément une raison.”

Marcia Ponce de León, paléoanthropologue à l’université de Zurich, ne partage pas cet avis. “Des postulats comme ‘tel animal a évolué pour telle raison’ sont trop fréquents, et on a tendance à accepter certaines histoires en raison de leur apparente simplicité, au lieu d’exiger de vraies preuves scientifiques, déplore-t-elle. Il n’y a jamais une seule réponse à une question sur l’évolution. Nous avons vraiment besoin de différents points de vue et de données fiables.”

Comme elle le souligne elle-même, ce n’est qu’une hypothèse, mais le simple fait de remettre en cause la parole darwinienne est déjà perçu comme un acte de rébellion, teinté de “féminisme” – terme employé par Michel Raymond pour qualifier l’article de Holly Dunsworth.

Tant de scientifiques s’accrochent à la théorie selon laquelle la sélection sexuelle est la seule explication, regrette cette dernière. Elle ajoute : “C’est noir ou blanc. Si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes antiscience. Vous êtes juste une féministe, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Louise Barrett considère pour sa part que “dès qu’on étudie la façon dont les hommes et les femmes diffèrent, cela devient politique”. Selon elle, les explications simplistes sur l’évolution “entretiennent le fantasme de l’ordre des choses. Nous serions programmés pour être comme ça.

Dès lors, il est facile de tomber dans les clichés du genre : “Les femmes sont plus attentionnées, donc elles veulent être infirmières. Et ce n’est pas grave si un informaticien gagne plus qu’une informaticienne. C’est juste qu’elle ne fait pas le bon métier.”

Dans un monde scientifique encore largement dominé par les hommes, “les perspectives féminines gagnent du terrain – mais très, très lentement et face à la forte résistance des hommes et, tristement, de certaines femmes, observe Marcia Ponce de León. Quand vous êtes une femme scientifique, vous devez vraiment vous battre pour changer les habitudes et instaurer de nouvelles façons de poser les questions.

Le Temps