Condé-sur-Noireau (14) : Apprenti maçon menacé d’expulsion, le jeune Ivoirien Amara veut construire sa vie à Caen

Amara Cissé a 19 ans. Ivoirien, il vit en France depuis 2018 et veut construire sa vie à Caen mais se trouve sous le coup d’une obligation de quitter le pays.

Il porte un nom de footballeur. D’ailleurs, Amara Cissé joue au foot, à l’ES Cormelles-le-Royal, près de Caen (Calvados). « En seniors A », précise-t-il avec fierté. Auparavant, le milieu de terrain défendait les couleurs de Condé-sur-Noireau, mais c’est en Côte d’Ivoire qu’Amara Cissé a tapé dans ses premiers ballons. « Dans la rue ».

Amara Cissé a 19 ans et il veut faire sa vie à Caen. Ici, il a un toit, au Foyer des jeunes travailleurs d’Hérouville Saint-Clair. Il a un un diplôme, un CAP de maçonnerie et un employeur, l’entreprise Avenir BTP installée à Rots, qui l’attend pour passer son BEP en alternance.

Pourtant, son avenir dans le Calvados est suspendu à la décision de la Cour d’appel administrative de Nantes (Loire-Atlantique). Celle-ci étudie son recours, formulé suite au jugement du tribunal administratif de Caen, qui avait confirmé le 19 novembre 2020 la décision rendue par la Préfecture du Calvados le 28 juillet précédent : titre de séjour refusé, obligation de quitter le territoire français (lire encadré ci-dessous).

Des centaines sur une embarcation de fortune

Un coup de massue pour le jeune homme arrivé en Normandie en 2018, à l’issue d’un périple inimaginable pour un jeune français du même âge. Il raconte :

J’ai quitté la Côte d’Ivoire en octobre 2016. J’avais 15 ans, j’étais insouciant, je ne me rendais pas compte de ce que je faisais.

Même s’il avait eu conscience des risques qu’il prenait, Amara n’aurait pas eu le choix, de toute façon. « Il n’a jamais connu sa mère », relate Olivier Fradet, le patron de l’entreprise de BTP qui souhaite l’embaucher. Il vivait avec son père lorsque ce dernier aurait été assassiné.

Menacé à son tour, Amara est contraint à l’exil, en compagnie du frère d’un ami de son père. Les deux copains traversent le Burkina-Faso et le Niger pour rallier la Libye, embarcadère vers l’Eldorado européen pour des milliers de jeunes africains. Dans un port libyen, Amara monte sur un bateau de fortune en janvier 2017, direction l’Italie. « C’était un bateau en plastique, avec des centaines de personnes. On était beaucoup trop nombreux ». Avec ses compagnons de migration, Amara pose pied en Europe à Messine, en Sicile, avant de rejoindre un camp pour mineurs à Latina, près de Rome.

Il n’a pas encore 17 ans mais décide de reprendre la route. « Je suis francophone, c’était mieux pour moi de venir en France », explique-t-il, en toute logique.

Une pénurie de maçons

En janvier 2018, il pose son sac dans les Hauts-de-Seine, où il est pris en charge par l’aide sociale à l’enfance. Quelques mois plus tard – « c’était l’été de la Coupe du Monde » – l’ASE du 92 l’envoie dans un foyer pour adolescents à Vassy, près de Condé-sur-Noireau. Logé là, durant deux ans, il passe son CAP de maçonnerie à l’EREA Yvonne-Guégan d’Hérouville Saint-Clair et chausse les crampons avec les jeunes de Condé.

« Nous sommes régulièrement en lien avec l’EREA pour trouver des apprentis, car il y a une pénurie de maçons, dévoile Olivier Fradet. C’est comme ça que nous avons rencontré Amara ».

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Amara Cissé est soutenu par le personnel du FJT où il vit, à Hérouville Saint-Clair (Calvados) ainsi que par la direction de l’entreprise Avenir BTP de Rots, qui espère pouvoir l’embaucher. 

Il ne peut travailler que… quatre jours

En juin 2020, le jeune ivoirien intègre le Centre de formation des apprentis (CFA) du bâtiment pour passer son Brevet d’études professionnelles (BEP), avec un contrat d’apprentissage en alternance au sein de la société d’Olivier Fradet. Pour se rapprocher de son futur employeur, Amara emménage au FJT d’Hérouville. L’entrepreneur précise :

Comme il n’y a pas assez de maçons, le CFA a dû fermer sa classe à Caen. Amara était donc en formation à Alençon, où il avait une chambre pour les semaines de cours.

Il n’a pu montrer sa motivation et ses compétences que durant…quatre jours, lors d’une mission d’intérim en août 2020, avant de recevoir la notification d’OQTF.

« Ça s’est très bien passé, reprend Olivier Fradet. C’est un jeune homme très sérieux, poli, à l’écoute, ponctuel… Amara a fait preuve de courage, respectait bien les consignes qui lui étaient données. On a pu se rendre compte que ce métier, souvent dur, lui correspondait bien et qu’ainsi, il avait largement la possibilité de trouver sa place et de s’intégrer très rapidement dans notre entreprise ».

Privé de titre de séjour, Amara ne peut plus travailler ni étudier, le recours en cours à Nantes n’étant pas suspensif. À compter du 31 mars 2021, il ne pourra plus toucher la petite allocation versée par l’aide sociale à l’enfance.

Comment fonctionne la procédure ?

Arrivé en France à 16 ans, Amara a demandé un titre de séjour auprès de la Préfecture du Calvados, à sa majorité. « Le récépissé, d’une durée de six mois, me donnait le droit de travailler », explique-t-il. Celui-ci a été prolongé de trois mois mais, en août 2020, Amara s’est vu refuser le précieux sésame.

« Nous avons déposé un recours devant le tribunal administratif de Caen, mais les juges ont eu la même lecture du dossier d’Amara que la Préfecture, déplore Me Hélène Leblanc, l’avocate qui défend le jeune homme. Nous avions pourtant fait valoir son parcours scolaire et l’accueil favorable qui lui était réservé ici. Nous avons donc fait appel ».

Le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile fixe plusieurs critères pour accorder un titre de séjour. « Certains (arrivée en France entre 16 et 18 ans, prise en charge par l’aide sociale à l’enfance, formation) sont objectifs, mais d’autres laissent une marge d’appréciation aux préfets », souligne Me Leblanc. Les demandeurs doivent notamment démontrer qu’ils n’ont plus aucun lien avec leur famille restée dans leur pays d’origine. La Cour d’appel administrative de Nantes devrait rendre sa décision d’ici sept ou huit mois.

Le soutien, « ça me donne de l’espoir »

Il est soutenu par ses copains et le personnel du FJT, les salariés d’Avenir BTP et le staff du CFA du bâtiment. « Heureusement qu’on est encore quelques-uns à s’indigner », souffle Ismaëlle Legros, la directrice du FJT d’Hérouville. « C’est très important pour moi, dit-il doucement, dans un sourire qu’on devine timide derrière son masque. Ça me donne de l’espoir ». 

Mardi 9 février 2021, les amis d’Amara ont lancé une pétition de soutien, en ligne.

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