Arabie saoudite : Le 4 décembre 1979, prise d’otages au cœur de La Mecque, le GIGN à la rescousse pour mettre un terme au bain de sang

Pour les djihadistes, son visage maculé de poussière et de fumée, cerné par une chevelure hirsute et une barbe touffue est devenu une icône. Sur la photo prise lors de sa capture, son regard noir trahit la farouche détermination d’un illuminé. Pendant deux semaines, du 20 novembre au 4 décembre 1979, Juhayman al-Otaibi a fait vaciller le trône d’Arabie saoudite.

En investissant la Grande Mosquée al-Haram de La Mecque à la tête de deux cents combattants et en se barricadant à l’intérieur, il a pris possession du lieu le plus saint de l’islam et défié la monarchie saoudienne. Un acte terroriste inouï qui eut des répercussions dans l’ensemble du monde musulman et fit passer un frisson chez les Occidentaux inquiets pour la stabilité du plus grand producteur mondial de pétrole.

Dans le calendrier islamique, ce mardi 20 novembre 1979 est un jour particulier: il correspond au premier de l’An 1400, l’entrée dans un nouveau siècle. Il est un peu plus de 5 heures du matin à La Mecque. La prière de l’aube (al-fajr) débute. L’imam Ibn Soubbayil commence à lire les textes sacrés. Plusieurs dizaines de milliers de pèlerins sont massés autour de la Kaaba, ce cube drapé d’or et de noir vers lequel tous les musulmans du monde se tournent quand ils effectuent leurs dévotions. Soudain, des dizaines de djihadistes mêlés à la foule sortent des armes et tirent en l’air semant la panique. Ils maîtrisent les gardes seulement équipés – selon la règle en vigueur dans le lieu saint – de bâtons. Les insurgés se précipitent vers les larges portes et les ferment pour interdire l’accès aux forces de l’ordre.

Médusés, les fidèles voient un homme bousculer l’imam et lui arracher le micro. Vêtu d’une simple qamis – une robe traditionnelle – Juhayman al-Otaibi, 43 ans, lance des ordres à ses hommes. Après avoir pris possession d’autres armes dissimulées auparavant dans la mosquée, ceux-ci escaladent les sept minarets pour y installer des fusils-mitrailleurs. La première phase du plan est achevée: Juhayman et ses djihadistes occupent la mosquée al-Haram et peuvent tenir des assaillants à distance.

Le chef des insurgés passe à présent à l’étape essentielle. Il se lance dans une harangue où il proclame l’arrivée du rédempteur, le Mahdi, qui va nettoyer le monde musulman de toutes les souillures importées par les Occidentaux. Et de présenter à la foule son beau-frère Mohammed Abdullah al-Qahtani, incarnation du sauveur. Le message de Juhayman al-Otaibi est à la fois religieux et politique. En annonçant l’arrivée du Mahdi, il signifie aux dévots présents et, à travers les haut-parleurs de la mosquée, à toute la ville que la fin des temps est arrivée. Il décrète l’avènement du fameux imam caché.

Et ce dernier, selon les thèses du mahdisme, s’impose à tous les croyants comme un souverain absolu auquel chacun doit se soumettre. «Tous» signifiant également la famille des Saoud qui règne sur l’Arabie, celle qui a ouvert les portes aux Américains, à la fois protecteurs du royaume et agents de propagation des «impuretés». Un à un, les compagnons de Juhayman se prosternent devant ce Mahdi providentiel, lui baisent la main et font serment d’allégeance. Quelques pèlerins leur emboîtent le pas.

Sidérés, le roi et les princes saoudiens mettent du temps à réagir. En 1979, le roi Khaled est au pouvoir depuis quatre ans et ne montre aucun goût pour les affaires publiques. Son frère, le prince héritier Fahd – qui lui succédera moins de trois ans plus tard – est le véritable homme fort du royaume. Mais au moment de l’attaque de la mosquée, il se trouve à Tunis. Et le numéro trois dans la lignée, le prince Abdallah, séjourne au Maroc. Ce sont donc deux autres frères du roi, les princes Sultan, ministre de la Défense, et Nayef, ministre de l’Intérieur, qui vont se charger de reprendre le lieu saint aux insurgés.

Un redoutable adversaire

L’affaire n’est pas simple. Car le protagoniste Juhayman al-Otaibi est un redoutable adversaire. L’homme est issu d’une grande tribu bédouine du Nejd, le haut plateau central de la péninsule d’Arabie. Ses ancêtres se sont battus au côté du roi Abdelaziz pour conquérir La Mecque, l’imposer sur le trône et fonder la dynastie des Saoud. Mais l’alliance n’a pas tenu et les tribus bédouines se sont révoltées contre Ibn Saoud qui finit par les écraser. Juhayman a grandi dans le ressentiment consécutif à cette trahison, accru par le fait que les Bédouins du Nejd n’ont pas profité de la manne pétrolière qui se déversait sur le reste du pays.

Néanmoins, en 1955, à 19 ans, il est entré dans la Garde nationale saoudienne. Cette unité prétorienne est tout particulièrement chargée de la sécurité de la famille royale. Ses membres sont recrutés parmi les principales tribus du royaume. Il y passe dix-huit ans et en sort caporal. Profondément religieux dans la tradition rigoriste wahhabite, il rejoint ensuite les rangs des salafistes les plus fondamentalistes. Il prêche une vie austère et voue aux gémonies le confort, les divertissements et les technologies venus d’Occident. À Médine, ses thèses ont attiré à lui quelques centaines de fidèles. Il sera même l’auteur de plusieurs épîtres clandestines où il prône la destitution de la famille régnante.

Le pouvoir comprend qu’il a bénéficié de complicités pour préparer la prise de la mosquée al-Haram. Des armes et des munitions stockées dans les sous-sols y ont été apportées la veille avec des camions. D’autres sont arrivées enfermées dans des cercueils – des pèlerins ont coutume d’amener leurs morts au pied de la Kaaba. Et, semble-t-il, le matin même, des gardes les ont laissés entrer avec des fusils. La loyauté des forces de l’ordre est donc sujette à caution.

De plus, les soldats saoudiens renâclent à intervenir. Pénétrer dans ce lieu saint en portant des armes et, pis encore, en les utilisant viole toutes les règles de conduite religieuses. Le roi Khaled doit donc convoquer l’assemblée des oulémas, les docteurs du droit islamique, pour qu’ils édictent une fatwa autorisant les soldats à intervenir dans la Grande Mosquée. Or au sein même de ce prestigieux cénacle siège Ibn Baz, un prêcheur aveugle dont Juhayman a suivi les enseignements…

Malgré ces obstacles, la fatwa est délivrée et les princes Sultan et Nayef lancent leurs hommes à l’assaut de la mosquée avant la fin du jour. C’est un carnage. Juhayman a posté des tireurs d’élite au sommet des minarets équipés d’armes précises. Dès qu’ils approchent de la mosquée cernée par une large esplanade, les soldats sont fauchés par une grêle de balles. Des dizaines de victimes sont à déplorer dès la première tentative de reconquête.

À cette déroute militaire s’ajoute la pression internationale qui va s’abattre sur l’Arabie saoudite. Le pouvoir a bien tenté d’imposer un black-out sur l’événement. Les lignes téléphoniques avec l’étranger ont été coupées et les frontières fermées. En 1979, l’information ne circule pas comme aujourd’hui où Internet, réseaux sociaux et chaînes d’information continue règnent en maîtres sur la planète. Pourtant, des Américains en poste en Arabie vont avoir vent de la tragédie qui se déroule à La Mecque et en informent l’administration du président Jimmy Carter. Dès le lendemain de la prise de la mosquée, un communiqué de presse du Département d’État est publié à Washington. À Riyad, on enrage. Le pouvoir saoudien comptait régler l’affaire avant que le monde entier l’apprenne.

La nouvelle sensationnelle va déclencher une émotion dans l’ensemble du monde musulman et attiser les tensions dans la région. Il ne faut pas oublier qu’au début de l’année, une révolution islamique a renversé le Shah d’Iran. Et que deux semaines avant la prise de la mosquée de La Mecque, des étudiants iraniens ont investi l’ambassade américaine de Téhéran et pris l’ensemble de son personnel en otages. À Washington, on devine – à tort – l’ombre de l’ayatollah Khomeyni derrière les insurgés saoudiens. Jimmy Carter réagit immédiatement en envoyant le groupe naval du porte-avions Kitty Hawk dans le golfe persique. De son côté, la république islamique d’Iran s’insurge contre ces accusations. Khomeyni leur répond par un message diffusé à la radio où il désigne du doigt les États-Unis et Israël comme les instigateurs de l’affaire de La Mecque.

Les propos de l’ayatollah se répandent comme une traînée de poudre. En Turquie, en Libye, au Bangladesh, au Koweït, les foules prennent pour cible des symboles américains – consulats, banques, centres culturels. À Islamabad, capitale du Pakistan, l’ambassade des États-Unis est envahie par des manifestants qui hurlent: «Mort aux chiens américains!» Deux militaires US sont tués et le bâtiment est incendié alors que le personnel s’est réfugié dans la cave. Face à cette colère généralisée, le chef de la diplomatie des États-Unis, Cyrus Vance, décide d’évacuer l’ensemble de ses représentations dans le monde musulman – à l’exception de l’Arabie saoudite.

À La Mecque, les forces saoudiennes, bien que conseillées par des officiers américains, éprouvent le plus grand mal à reprendre la mosquée. Les princes Sultan et Nayef décident d’employer les grands moyens. Des véhicules de transport blindés convergent vers le lieu saint. Des armes lourdes sont positionnées. Sans égard pour l’édifice sacré, les militaires défoncent les portes avec les blindés, mitraillent les minarets et bombardent la cour intérieure.

Traque souterraine

Obligés de battre en retraite, les insurgés trouvent refuge dans les sous-sols de la mosquée. Ils y ont stocké des armes et des vivres en prévision du siège. Ils emmènent les pèlerins qu’ils avaient retenus en otages. Les caves sont vastes. On y dénombre des centaines de pièces reliées entre elles par un labyrinthe de couloirs obscurs. Quand les forces armées les poursuivent sous terre, les insurgés ripostent par un feu nourri. Dans les deux camps, des dizaines d’hommes tombent sans oublier les pèlerins otages.

Mohammed Abdullah al-Qahtani, celui que Juhayman a proclamé Mahdi, s’illustre dans ces combats souterrains. Convaincu d’être sous protection divine, il saisit les grenades lancées par les militaires et les renvoie dans leur direction avant qu’elles explosent. Il y parviendra à plusieurs reprises sous le regard admirateur de ses camarades. Jusqu’au moment où l’un des projectiles lui explose dans la main. Déchiqueté par l’explosion, son corps va rester ainsi plusieurs jours gisant dans une mare de sang.

Au fil de cette difficile traque souterraine, les combats s’enlisent. Les forces saoudiennes perdent des hommes sans pour autant venir à bout de la résistance de Juhayman et de ses djihadistes. Un autre prince, Turki ben Fayçal, qui dirige l’agence de renseignement du royaume, prend alors les choses en main. Dans le cadre de rencontres informelles entre patrons de services secrets – baptisées Safari Club parce que nées dans un resort de luxe kenyan appartenant à un riche Saoudien – il a fait la connaissance du comte Alexandre de Marenches, directeur du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage français, le SDECE ancêtre de la DGSE. Le prince a entendu parler d’un groupe de gendarmes spécialisés dans les interventions antiterroristes et de libération d’otages, le GIGN. Il demande à son homologue français si ces hommes d’élite peuvent épauler les militaires saoudiens à La Mecque. Sollicité par Marenches, Valéry Giscard d’Estaing donne son feu vert.

Christian Prouteau, patron du GIGN, et Paul Barril, son adjoint, sont chargés par le président de préparer cette mission. Le 28 novembre 1979 soit huit jours après le début de la prise d’otages de La Mecque, trois gendarmes sont sélectionnés pour se rendre en Arabie saoudite: Paul Barril, qui commandera le dispositif, Christian Lambert, un spécialiste de l’utilisation des gaz et des explosifs, et Ignace Wodecki, moniteur commando proche de Christian Prouteau. À Maisons-Alfort, base du GIGN à l’époque, les préparatifs vont bon train. «Nous avons rassemblé 400 kg de matériel dans trois cantines, raconte Ignace Wodecki, qui coule aujourd’hui une paisible retraite dans le Var. Et le lendemain, un Mystère 20 du gouvernement nous attendait à Villacoublay pour décoller vers Riyad avec une escale à Chypre.»

Délicate, la mission doit être tenue secrète: France et Arabie saoudite ont convenu de la passer sous silence. Vers 18 h 00, les trois gendarmes débarquent sur le sol saoudien dans la plus grande discrétion. Il leur faut entrer en contact avec le moins de monde possible. Habillés en civil, ils sont accueillis à Riyad par l’attaché militaire de l’ambassade de France avant de repartir pour Taëf, une grande ville située à 70 km à l’est de La Mecque où ils sont logés à l’hôtel. «On avait l’impression que les Saoudiens doutaient de la loyauté de leurs propres militaires, confie Ignace Wodecki. Comme si certains pouvaient prendre le parti des insurgés de La Mecque.»

Le lendemain, on les amène dans une caserne. Six officiers et une trentaine de sous-officiers attendent les gendarmes. «Nous devions leur dispenser une formation sur l’intervention à effectuer, raconte Ignace Wodecki. On a commencé par leur inculquer des méthodes simples, notamment de rester groupés au lieu d’envoyer des personnels dispersés dans différentes pièces.» Quand les Français abordent l’utilisation de gaz lacrymogène – ils sont venus de Maisons-Alfort avec des quantités de CB, un puissant composé chimique qui déclenche larmes et sensations de brûlures de la peau et des muqueuses -, les hommes du GIGN se heurtent au scepticisme.

À tel point que Paul Barril, vaporise le gaz par surprise sur un militaire. L’effet, immédiat et douloureux, convainc l’assistance de l’efficacité du produit. «On a même dû leur démontrer l’utilité des gilets pare-balles que nous avions apportés en tirant dessus», se souvient Ignace Wodecki. Outre la planification de l’intervention, les gendarmes assurent ensuite l’équipement des forces saoudiennes en faisant venir de France plusieurs centaines de kilos de CB, des masques à gaz et des gilets pare-balles.

Ignace Wodecki tient à rectifier une légende lancée par Paul Barril dans une interview. «Nous ne nous sommes jamais convertis à l’islam pour entrer dans La Mecque comme il l’a raconté, corrige le gendarme à la retraite. En fait, nous sommes restés tout le temps à Taëf.» Notre témoin explique néanmoins que leur conversion faisait partie des ordres uniquement au cas où ils auraient dû pénétrer dans la ville sainte. Ce qui ne fut jamais le cas.

La stratégie des hommes du GIGN porte enfin ses fruits. Avant d’intervenir, équipées de masques à gaz, les forces saoudiennes ont foré des trous dans la dalle de la mosquée al-Haram par lesquels le CB a été répandu. Quand ils descendent dans les souterrains, ils trouvent des insurgés dont le visage et les poumons brûlent. En larmes et suffocant, ils se rendent. Le 4 décembre 1979, au bout de deux semaines de siège, de prise d’otages et de combats, le lieu saint est libéré. Le soir même, Paul Barril, Christian Lambert et Ignace Wodecki sont dans l’avion qui les ramène en France. Ils n’ont presque rien vu de l’Arabie saoudite à part une brève visite de Taëf que leur traducteur, le colonel Olabi, parfait francophone, leur a organisée avant leur départ.

Juhayman et une centaine de djihadistes arrêtés avec lui sont jetés en prison. Le bilan exact, comme le nombre d’arrestations effectuées, ne seront jamais divulgués par les autorités saoudiennes. La prise de la Grande Mosquée de La Mecque connaîtra un sanglant épilogue «judiciaire». Le 9 janvier 1980, trente-cinq jours après leur reddition, Juhayman al-Otaibi et 62 de ses complices – une quarantaine de Saoudiens, une dizaine d’Égyptiens ainsi que des Soudanais et des Yéménites – seront décapités dans différentes villes d’Arabie saoudite.

Quarante ans plus tard, les historiens voient dans la prise du lieu saint un moment capital. Beaucoup considèrent le terroriste Juhayman al-Otaibi, salafiste et fondamentaliste refusant modernité et valeurs occidentales, comme l’inspirateur d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida mais aussi celui des assassins du président égyptien Sadate et, héritiers lointains, celui des djihadistes de Daech. Son coup de force a également changé le visage de l’Arabie saoudite. Pendant deux semaines, la famille royale a eu si peur qu’elle a adopté le rigorisme religieux en vigueur jusqu’à nos jours: séparation rigoureuse entre hommes et femmes, omniprésence de la police des mœurs, interdiction du cinéma…

Juhayman al-Otaibi a été décapité mais il a remporté une victoire posthume: son image s’est imposée en filigrane à toute la société saoudienne”.

Elles s’appellent Kolwezi ou Entebbe, Vol AF8969, La Mecque, Vrbanja ou Eagle Claw, elles ont à chaque fois été possibles grâce au courage des troupes d’élite de l’armée française, ou d’autres pays. Pour contrecarrer les nouvelles menaces, la France a donné une place centrale aux forces spéciales: des unités constituées, formées et entraînées en vue de missions particulières souvent éloignées des guerres «classiques». Le Figaro Enquêtes a choisi de présenter dans cet ouvrage dix opérations hors du commun. Pour revenir sur ces pages d’histoire, les journalistes du Figaro ont retrouvé acteurs et témoins. C

eux-ci ont fouillé dans leur mémoire afin de retracer en détail ces événements dramatiques qui les ont marqués à vie. Mais ce recueil n’est pas seulement une rétrospective de raids effectués par des soldats héroïques. Il met aussi en perspective les changements opérés par les grandes armées du monde, dont les forces françaises, pour affronter des ennemis dont les actions n’ont cessé d’évoluer: détournements d’avion, prises d’otages, piraterie maritime, enlèvements. Avec un facteur déterminant: l’avènement d’un terrorisme toujours plus organisé et toujours plus meurtrier. D

es interviews avec les plus hauts responsables de l’armée française éclairent ces guerres dites «asymétriques» et les changements qu’elles ont provoqués dans la doctrine, l’équipement et l’organisation de nos forces. Un ouvrage essentiel pour comprendre comment les forces dites «spéciales» veillent sur notre sécurité et répondent aux dangers d’un monde en désordre.

Le Figaro