Argenton-sur-Creuse (36) : À l’image de Yacouba, l’apprenti-pâtissier malien, les jeunes issus de l’immigration se sont fait une place dans l’Indre, grâce aux CFA

On est un petit établissement, mais on ne laisse personne au bord du chemin. Delphine Lévêque est la responsable pédagogique et commerciale du CFA interprofessionnel de Châteauroux et, comme beaucoup de centres de formation, elle a découvert le public des mineurs non accompagnés sans y avoir été préparée.

Ces jeunes sont orientés principalement vers la boulangerie-pâtisserie et la cuisine, des métiers où le contact avec le client est moindre. « Vous pouvez apprendre par mimétisme, on est sur des gestes, c’est plus facile », souligne la responsable pédagogique.

C’était il y a cinq ans environ. Aujourd’hui, l’établissement castelroussin en accueille une soixantaine. En temps normal du moins. « On a une petite chute d’effectifs en raison du flux migratoire qui a baissé. On a perdu 17 ou 18 migrants, des jeunes qui venaient chez nous et qui donnaient toute satisfaction », constate Thierry Fruchet, le président de la chambre de métiers, satisfait de pouvoir compléter ses effectifs, plutôt en baisse.

Afin d’aider au mieux ces jeunes migrants, par définition seuls sur le territoire, le centre de formation a mis en place un pôle pédagogique renforcé qui accompagne les jeunes les plus en difficulté (également la dyslexie et autres troubles dys, handicap, etc.). Ces jeunes sont invités à suivre des ateliers de remédiation, avec des professeurs dédiés, toutes les semaines de présence au CFA, « à huit maximum, c’est quasiment du suivi individualisé », détaille Delphine Lévêque. Un atelier de français langue étrangère (FLE) et des aménagements de parcours, en matériel, temps, salle, selon les difficultés des apprenants sont également mis en œuvre.

« On s’adapte à tous les jeunes », résume Delphine Lévêque, qui reconnaît qu’il n’est pas rare non plus de les accompagner dans leurs problèmes du quotidien, les loyers, l’administratif : « On est hors cadre, c’est sûr, mais on ne va pas les laisser se débrouiller, il en va de notre responsabilité de formateurs, d’adultes. »

Au 31 décembre, le pôle pédagogique renforcé comptait 76 apprenants (sur un effectif total de 574), dont 51 primo-arrivants. « Chaque CFA fait selon sa pratique, ses habitudes, son public, ses possibilités. Il n’y a pas de mode d’emploi. »

« On a des jeunes qui ne sont jamais allés à l’école, qui ne savent même pas tenir un stylo. » Et qui ont derrière eux des histoires parfois terribles. « Un jeune nous a raconté le mort que l’on a jeté par dessus le bateau ; un autre, la carte d’identité qu’on lui a confisquée : il a dû rester une saison à ramasser des tomates en Italie. » 

Tout n’a pas été facile, certes. Mais à écouter le patron de La Maison du Wladimir, l’aventure méritait d’être tentée. Thierry Bernard, pâtissier à Argenton-sur-Creuse, travaille depuis cinq ans au côté de Yacouba, un jeune Malien, aujourd’hui majeur, arrivé en France en 2015. « Bien sûr, j’avais une petite réticence au début, mais très vite, j’ai vu qu’il était suivi, que tout était cadré.

Il est tellement volontaire que ça m’a redonné un coup de boost parce que j’avais eu deux ou trois mauvaises expériences avant », raconte l’Indrien, qui a formé une douzaine d’apprentis au total, des jeunes en difficulté, des adultes en reconversion. Certains sont partis, mais Yacouba est toujours là. Après deux années en pâtisserie et une année en chocolaterie, le jeune homme est aujourd’hui en mention complémentaire. « Ce sera mon dernier apprenti », glisse le pâtissier de 55 ans, qui aimerait bien voir son chef pâtissier reprendre l’affaire, avec Yacouba justement. « A priori, on s’oriente vers ça. S’il veut rester, je le recrute, place aux jeunes », sourit Thierry Bernard.

Si Yacouba parlait français, « l’écriture, les maths, le reste n’était que difficulté. Il lui a fallu faire beaucoup d’efforts et travailler énormément ». Certains jeunes sont moins bien armés, plus en difficulté. Isabelle Thomas, de L’Escale, reconnaît que « la barrière des langues, ce n’est pas facile pour eux, pour nous non plus ». Le restaurant aux 85 salariés compte constamment cinq ou six apprentis dans ses rangs, déplorant d’être un peu « la dernière roue de secours. Lorsqu’ils n’ont pas trouvé ailleurs, ils viennent nous voir». Force est de constater, souligne en tout cas la patronne, qu’« ils ont tout le temps leur CAP en repartant de chez nous ». Quelques-uns restent, beaucoup repartent.

Les entreprises qui signent pour former des jeunes du pôle pédagogique se prendraient bel et bien au jeu, selon Thierry Fruchet. « Je connais plein de maîtres d’apprentissage qui disent que c’est génial, qu’ils bossent bien, sont à l’heure, contents et qui aiment accompagner ces publics en difficulté, qui peuvent être aussi dyslexiques ou dys, en situation de handicap. » « Celui qui est réticent ne va pas signer pour un mineur non accompagné, c’est sûr », glisse Delphine Lévêque, que l’on sent satisfaite de voir les choses évoluer. « L’étranger est moins étranger quand on le côtoie. Le jeune mineur isolé reste un jeune comme les autres, avec son téléphone, les réseaux sociaux et qui a envie d’apprendre, de s’en sortir. Les migrants sur leur bateau dans la Méditerranée, tout à coup, ils sont là au CFA. L’histoire de la télé devient réelle. » 

La Nouvelle République