« Aristote à Tombouctou » : Qui pense encore que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire ?

Dans l’« Afrique et le monde », un collectif d’historiens, mené par François-Fauvelle et Anne Lafont, raconte un passé fascinant, de Lucy aux fastueux empires sahéliens, des monastères d’Ethiopie aux militants panafricains.

Mosquée de Sankoré.Construite aux XVe et XVIe siècles, ville de Tombouctou, région de Tombouctou, Mali

Archéologue, historien, élu en 2018 à la première chaire consacrée à l’histoire de l’Afrique au Collège de France (1), François-Xavier Fauvelle est un des plus grands africanistes contemporains. Il s’est fait connaître en 2013 avec « le Rhinocéros d’or », livre couvert de prix, traduit dans de nombreuses langues. Le succès en était mérité. Merveilleusement écrit, servi par un vrai talent de conteur, ce recueil entendait nous raconter, de chapitre en chapitre, autant d’« histoires du Moyen Age africain », tout en nous expliquant le travail de l’historien pour y arriver. L’animal qui donne son titre à l’ouvrage, par exemple, est une figurine d’une quinzaine de centimètres de longueur trouvée dans les années 1930 non loin du fleuve Limpopo, sur un site d’Afrique du Sud où se trouvait la capitale d’un puissant royaume disparu au XIVe siècle.

Qui savait qu’aux XVe et XVIe siècles, on lisait, pensait, enseignait Aristote à Tombouctou ? Qui avait conscience que la grande déportation de millions d’esclaves par la traite atlantique, au moins dans ses débuts, réussit à prospérer non pas, comme on le croit trop, grâce à l’absence d’Etats forts en Afrique, mais au contraire parce qu’il en existait de puissants ?”

La Grande Mosquée de Djenné, au Mali, le plus grand édifice du monde en terre crue.  (ANTONI AGELET / Biosphoto via AFP)

La Grande Mosquée de Djenné, au Mali, le plus grand édifice du monde en terre crue.

Il pose de passionnantes questions à l’enquêteur du passé. Les feuilles d’or couvrant le bibelot sont africaines, mais la bête représentée ne porte pas deux cornes, comme les rhinocéros d’Afrique, mais une, comme ceux d’Inde ou de Java. Est-ce à dire qu’il y a donc près de dix siècles, un Etat d’Afrique australe était assez puissant pour tisser des liens jusqu’au bout de l’océan Indien ? Dans d’autres chapitres, l’auteur part d’un vestige de muraille pour raconter un empire, d’un vieux registre protocolaire mamelouk pour raconter comment a failli dérailler une rencontre, au XIIIe siècle, entre un « roi des rois »malien et un sultan d’Egypte.

Ses royaumes et ses empires

Tout dans l’ouvrage est à cette aune, passionnant, érudit et d’une totale simplicité d’accès. Les éditions Tallandier ont l’heureuse idée de rééditer cet ouvrage en ce mois de septembre, augmenté de six chapitres inédits (2). On ne saurait trop conseiller à ceux qui ont manqué ce chef-d’œuvre dans sa première version de ne pas laisser passer la deuxième. A notre sens, il reste une excellente porte d’entrée à l’idée force que Fauvelle, de travaux en travaux, de leçons en livres, ne cesse de marteler : oui, comme toutes les autres parties de la terre, l’Afrique a une histoire, tumultueuse, riche, avec ses civilisations et ses cultures, ses royaumes et ses empires, qui sont nés, ont prospéré, sont morts, pour laisser place à d’autres royaumes, d’autres empires, d’autres formes d’organisation humaine. Posée ainsi, la phrase semble une évidence. Le moins que l’on puisse dire est que pendant très longtemps, elle ne l’a pas été. Toute la colonisation européenne, dans le dernier tiers du XIXe siècle, s’est faite sur l’idée qu’il fallait apporter enfin la marche du temps à un continent qui ne l’avait pas connue : les « sauvages » qui y vivaient n’en étaient-ils pas restés « à l’âge de pierre » ?

Dans les années 1960 encore, au lendemain de la décolonisation, un célèbre universitaire britannique – Hugh Trevor-Roper (1914-2003) – osait encore placidement déclarer : « En Afrique, il n’y a rien d’autre que l’histoire des Européens. Le reste n’est qu’obscurité. » Après lui, depuis plus d’un demi-siècle donc, des dizaines de livres, de thèses, de travaux de spécialistes chevronnés, occidentaux ou africains, ont fait pièce à cette navrante stupidité. Pouvait-on croire qu’au XXIe siècle elle demeurerait dans les esprits, et non des moindres ? Comment oublier le consternant « discours de Dakar » de 2007, écrit par M. Guaino, prononcé par M. Sarkozy, président de la République française, dont la formule choc tutoie les sommets de l’arrogance et de l’inculture : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

Cette idée d’une Afrique sans passé va de pair avec une autre : celle d’un continent qui, depuis la nuit des temps et jusqu’à la colonisation, serait resté isolé dans son ancestralité immuable, sans le moindre contact avec le reste de la planète jusqu’à ce qu’enfin il soit « découvert » par les valeureux explorateurs blancs du XIXe siècle. En finir avec cet autre préjugé est le sens du livre collectif qui sort en ce mois de septembre aux éditions La Découverte et que François-Xavier Fauvelle codirige avec Anne Lafont, éminente historienne de l’art (et en particulier de l’art africain) : « l’Afrique et le monde : histoires renouées ».

L’idée, bien résumée par ce titre, en est simple. Il s’agit de nous donner à voir les liens qui, depuis les premiers âges de l’homme, en Europe et aux Etats-Unis, n’ont cessé de se nouer, de se faire et de se défaire, entre cette grande terre que l’on appelait naguère le « continent noir » et le reste du globe. En onze chapitres, nous voyageons ainsi des premiers âges de l’homme jusqu’aux militants des diasporas d’aujourd’hui tentant de suturer les blessures laissées par les périodes négrière ou coloniale, en passant par des sujets aussi inattendus qu’une petite histoire de la photographie africaine. Ecrits par autant de spécialistes, les textes sont tous très différents dans leur approche. Ils ont tous en commun un trait qui nous a épaté : une même capacité à renverser nos présupposés.

Prenons le texte d’ouverture, qui traite de la très lointaine préhistoire. Pour le coup, nul n’ignore le rôle majeur joué par le continent dans l’épopée de notre espèce. N’est-ce pas là, quelque part vers la vallée du grand Rift, en Afrique orientale, que vécut Lucy, notre grand-tante australopithèque ? N’est-ce pas là que notre ancêtre Homo ergaster ou habilis ? –a fait ses premiers pas ? L’expression est d’ailleurs à prendre au pied de la lettre. François-Xavier Fauvelle et François Bon, qui ont rédigé le texte, nous expliquent comment la connaissance de l’évolution humaine a progressé grâce à la découverte, dans les années 1970, puis 2000, d’empreintes miraculeusement préservées depuis la nuit des temps en Tanzanie et ensuite au Kenya : elles furent moulées dans la cendre d’une première éruption volcanique et conservées grâce à une seconde. On n’ose imaginer le vertige que doit ressentir un paléontologue à contempler le dessin des pieds d’un ou d’une de nos très très lointains ancêtres (sans doute des Homo ergaster ou erectus) qui marcha là il y a plus d’un million d’années !

François-Xavier Fauvelle

Ces découvertes accréditent l’idée désormais unanimement reconnue d’une apparition de l’homme dans cette partie du monde. Tant célébrée, cette certitude partagée n’est-elle pas aussi un piège ? Si l’Afrique est le « berceau de l’humanité », disent les auteurs, n’est-il pas tentant de croire, comme on l’a fait si longtemps, que ceux qui y sont restés sont d’éternels enfants, condamnés à être figés à jamais dans leur primitivité ? Rien n’est plus faux. Les études ne montrent rien d’immuable dans la préhistoire africaine, mais au contraire une évolution rapide des petits groupes humains qui s’adaptent aux plantes, au gibier présent sur les territoires très différents où ils s’installent, ce qui aboutit à une diversité profuse et fascinante de modes de vie et bientôt de langues.

« Etats courtiers »

Dès les troisième et deuxième millénaires avant notre ère, nous explique un autre chapitre, l’Afrique est déjà dans la « maison commune », en étant partie prenante des échanges de biens qui commencent. Ils se feront bientôt via l’Egypte pharaonique et bien plus tard l’Afrique du Nord romaine. C’est ainsi que peu à peu, au cours des siècles, se mettent en place en particulier dans le Sahel, des « Etats courtiers », c’est-à-dire de riches royaumes ou empires qui prospèrent sur le commerce de l’or, des esclaves, de l’ivoire, qu’ils font venir de l’intérieur du continent et qu’ils échangent contre ce qui y manque, le cuivre, le sel, les perles, les étoffes. Sur ces chemins circulent bientôt les grandes religions monothéistes.

Le christianisme, implanté en Egypte dès les lendemains de la mort de Jésus, passe rapidement à l’Ethiopie, un pays moins éloigné qu’on ne croit du reste de la chrétienté. On y retrouve au début du XVe siècle un recueil de miracles de Marie qui se seraient produits à Arras, trois siècles plus tôt ! L’islam se taille bientôt sa place, à côté des religions traditionnelles, dans les empires sahéliens. Tombouctou, avec ses érudits, comme Ahmad Baba (1556-1627), « le plus célèbre d’entre eux », en est l’épicentre. C’est dans les écoles de cette ville sainte que l’on étudie toutes les sciences coraniques, et donc aussi Aristote, dont nous parlions, intégré à la pensée arabe et islamique depuis des siècles.

Personne non plus aujourd’hui – c’est heureux − n’ignore la tragédie que fut la déportation de 12 millions d’êtres humains, lors du sinistre grand passage par-delà l’Atlantique. On en découvre ici un aspect que l’on ignorait. Nous pensons généralement que l’achat d’être humains en Afrique a pu se faire car la côte, peu habitée, n’était défendue par aucun Etat. Cela a été vrai durant de longues périodes. Pas à d’autres. Au XVe et au XVIe siècle, là où sont aujourd’hui le Congo et l’Angola, existaient des royaumes puissants qui affrontaient, commerçaient ou s’alliaient avec les Portugais, puis les autres Européens, et utilisaient le trafic d’esclaves dans le cadre de ces affrontements ou ces alliances. Le paradoxe est que l’existence même de ces Etats est une des raisons de la déportation atlantique : s’ils n’avaient pas été là, les Européens avaient pour projet d’installer leurs plantations directement sur la côte d’Afrique.

On s’en voudrait de mentir aux lecteurs. Très savant, « l’Afrique et le monde » est d’un abord moins évident que « le Rhinocéros d’or » cité plus haut. Certains chapitres, comme ceux sur la colonisation ou les mouvements panafricains, sont riches et passionnants mais si denses qu’ils seront probablement difficiles d’accès pour celles ou ceux qui n’ont qu’une connaissance approximative du sujet. Néanmoins, ils y trouveront de page en page, des petites scènes, des anecdotes riches d’enseignement. C’est le propre et le charme de ce livre puissant. Il analyse, explique, déploie les grandes périodes, et ne rejette jamais ce que l’on appelait au Moyen Age l’exemplum, l’« historiette parlante » : à quel prix précis on achetait un esclave, ou comment on choisissait les enfants, à l’époque coloniale, pour les faire entrer à l’école des « fils de chefs » tenue par les Blancs. Que de personnages fascinants aussi voit-on passer ? La puissante Nijinga qui régna sur des royaumes angolais, au début du XVIIe siècle, Phillis Wheatley (1753-1784), esclave et poétesse de Boston, ou encore les incroyables signares, ces opulentes mulâtresses couvertes de bijoux et drapées de riches tissus, qui régnèrent sur Gorée jusqu’au XIXe siècle.

Bien sûr, le livre a ses points faibles. Certains manques lui seront sans doute reprochés. La traite atlantique est abordée dans un long et passionnant chapitre. La traite arabe, qui saigna le continent par l’Est, ou à travers le Sahara, ne passe qu’en filigrane. Fauvelle, que nous interrogeons sur ce point, a une réponse simple pour expliquer cette absence, qui n’a rien d’idéologique : la traite orientale est tout simplement moins documentée que son pendant occidental, et, surtout, il n’existe pas encore de grands spécialistes qui l’aient décortiquée.

Au fil du livre lui-même, on découvre d’autres lacunes de la connaissance : on sait combien l’ivoire compta dans le commerce parti d’Afrique. On ignore toujours comment, pendant des siècles, furent chassés ou gardés les éléphants dans le centre du continent. De même, nous explique Fauvelle, on ne sait toujours pas où se trouvaient les fameuses mines qui fournirent l’or qui, durant des temps et des temps, transita par les empires sahéliens. Au XVe siècle déjà, les Portugais étaient obsédés à l’idée de les trouver. Au XXIe siècle, on n’en est toujours au même point. Fascinant mystère.

(1) Les cours du Pr Fauvelle reprendront au début de l’année 2023, et porteront comme ceux de l’année dernière, sur l’histoire de l’Afrique et plus particulièrement du Mali. Rappelons que tous les enseignements dispensés au Collège de France sont gratuits et accessibles à tous sans réservation et qu’ils seront disponibles en podcast et vidéo sur le site college-de-france.fr, avec les dates et les horaires.

(2) « Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Age africain », François-Xavier Fauvelle, édition revue et augmentée, Tallandier, 398 p. 21,90 euros.

(3) « L’Afrique et le monde : histoires renouées. De la Préhistoire au XXIe siècle », François-Xavier Fauvelle et Anne Lafont, La Découverte 456 p. 28 euros.

Nouvelobs