Arles (13) : Capitaine des gardians de Camargue, une élection pour l’histoire

Qu’elles promeuvent l’adresse, la force ou la beauté, les fêtes traditionnelles incarnent une certaine idée de la France. Mais l’exode urbain, le vieillissement de la population ou son désintérêt les empêchent souvent de perdurer. Formée par les anciens, une nouvelle génération prend la relève. À Arles, chaque 1er mai, les éleveurs de taureaux du pays célèbrent leurs traditions et élisent leur chef.

Quand Raoul Mailhan s’avance au cœur des arènes d’Arles, ce 1er mai, il sait qu’il se souviendra de ce moment jusqu’à la fin de ses jours. A-t-il conscience que, du haut de l’amphithéâtre, vingt siècles le contemplent?

Ce couronnement, cette reconnaissance de la confrérie des gardians de Camargue, qui rassemble tous les éleveurs de taureaux et de chevaux du pays, il en a rêvé depuis son plus jeune âge. Et voilà qu’il se trouve aujourd’hui, comme tant d’autres avant lui, sur ce cheval à la robe gris clair, chapeau de feutre sur la tête, au milieu d’un amphithéâtre qui baigne dans le soleil tiède du printemps. Il est l’homme du jour, celui vers qui tous les regards sont tournés. Dans quelques instants, il sera le nouveau capitaine de la confrérie pour l’année 2022.”

La transmission du drapeau

Les gradins sont peuplés d’amis, de connaissances, d’Arlésiens et d’Arlésiennes élégamment habillées en robe traditionnelle de satin colorée. Tous sont venus assister à cette cérémonie, qui clôt une journée de festivités en l’honneur des gardians. Beaucoup de touristes sont également présents sur les bancs. Le silence règne à l’entrée de Raoul et des membres de la confrérie. Résonne alors la joyeuse mélodie provençale des tambourins et galoubets de neuf musiciens, qui préparent l’instant solennel: la transmission du drapeau de saint George, emblème de la confrérie des gardians de Camargue, au nouveau capitaine.

Raoul Mailhan le reçoit de son prédécesseur, Emmanuel Lescot. Face à face, les deux jeunes hommes, qui se connaissent bien, se saluent. Ils sont issus de prestigieuses lignées de gardians. Au milieu de la centaine de cavaliers qui entourent les hautes instances de la confrérie, le silence est religieux, le rituel majestueux. C’est le point d’orgue de cette journée de festivités qui a commencé par une grand-messe suivie d’une longue procession dans les rues d’Arles. «Merci, messieurs du règne montant ; merci, messieurs du règne descendant», salue le speaker au micro. «Pour savoir où l’on va, il faut regarder d’où l’on vient», confie, le soir, Emmanuel Lescot, attablé avec ses amis pour fêter la fin de son règne et de cette belle journée.

Lui, le passeur, peut retourner à sa manade. Certes, il ne l’a jamais vraiment quittée. Dès le plus jeune âge, il a grandi au milieu des cheptels de ses parents, qui possédaient chacun une grande exploitation. Après une école d’agriculture, il s’engage dans la confrérie et, en parallèle, à la mairie d’Arles en tant que conseiller municipal. «Nos traditions sont en péril, regrette l’ex-capitaine. Cela nous oblige à une tenue dans les cérémonies.»

Cette tenue, cette solennité dans les gestes, l’arène entière y a goûté lors de la remise de la bannière au nouveau capitaine. Et le spectacle a continué quand tous les cavaliers ont laissé leur place, sur la selle des chevaux, aux belles Arlésiennes. En tête, la reine d’Arles, élue chaque année ambassadrice de la culture provençale.

Le tournoi des Aiguillettes

Les divertissements du cirque camarguais commencent. Le jeu du bouquet d’abord, au cours duquel un cavalier doit résister aux assauts de deux adversaires qui tentent de lui dérober les fleurs destinées à une Arlésienne. Celle-ci lui offre un baiser s’il fait preuve de courage et de ténacité. Il y a aussi, dans la foulée, le tournoi des Aiguillettes, qui trouve son origine dans les entraînements guerriers des gardians au Moyen Âge. Chaque cavalier doit s’emparer d’une bague de cinq centimètres de diamètre à l’aide d’une lance qu’il coince sous ses aisselles, pointée en avant, pour la manier au galop avec habileté.

Alors que la journée touche à sa fin, la consécration du nouveau capitaine se parachève par une démonstration de haute volée. Seul sur son cheval, Raoul Mailhan attend. Un taureau est alors lancé dans l’arène, furieux, raclant fiévreusement ses sabots sur le sable sec. Le capitaine fonce, ficheiroun en main. Le gardian vient couper en arc de cercle la course de la bête lancée à toute allure. Il plante habilement le trident métallique de son outil dans les flancs du taureau pour le faire trébucher. La foule applaudit. Mais le spectacle n’est pas fini. «Il va maintenant l’attraper à mains nues!», s’exclame le speaker.

Des êtres solitaires

Est-ce seulement possible? Le manadier sourit en commentant l’épisode le lendemain. «La première fois que j’ai maîtrisé une de mes bêtes, j’avais entre 8 et 10 ans, affirme-t-il. Mais je reconnais que dans l’arène, avec cette foule qui me regardait, j’étais un peu stressé.» Et, surtout, «ce n’est pas facile de reproduire sur des grandes distances cette démonstration de ce que l’on fait habituellement en pays.» Car l’arène, il n’en a pas l’habitude. Les gardians sont avant tout des êtres solitaires, qui vivent dans les enganes sauvages, terres salées de leur Camargue, peuplées de salicorne. Tout commence et se termine là-bas, au milieu de cette nature immobile et cruelle, où chevauchent aux côtés des taureaux le silence et le ciel.

À l’est de l’étang de Vaccarès, Raoul Mailhan possède une manade issue de trois générations de gardians. On ne voit pas tout de suite les taureaux noirs, qu’il laisse en liberté sur les 1700 hectares de terrain. Dans cette contrée insalubre qu’est la Camargue, perdue au bout du monde des vivants, il se sent heureux, nous confie-t-il. Au milieu des arbres rabougris, aux branches désarticulées paraissant se plaindre désespérément du vent, qui ne cesse jamais, au milieu des marais envahis de roseaux et d’herbes salines, sur cette terre sèche ponctuée de touffes brunâtres d’herbes piquantes, Raoul Mailhan nous emmène nourrir ses bêtes.

« Préserver nos racines »

Mais soudain, au loin, les taches noires surgissent. «L’émotion est inévitable», avoue Raoul Mailhan avec mélancolie, au volant de son pick-up. Voir cette nature sauvage et ces bêtes, qu’il connaît par cœur. «Madrigao, Tarquin, Pebre, Poker…» Le gardian énumère leurs noms. Il nous raconte l’histoire de chacune. On ne peut les approcher. Même lui reste à distance, «pour ne pas les effrayer». «En comptant les vaches, les cocardiers et les taureaux jeunes, j’ai 350 têtes», détaille-t-il fièrement.

Le gardian connaît son métier par cœur. Il a grandi, comme son prédécesseur, au milieu des taureaux. Sur ses quatre frères et sœurs, il est le seul aujourd’hui à avoir repris la manade de son père et de son oncle. Et, si la famille revient régulièrement pour l’aider, il travaille généralement seul dans le climat rude du pays. «L’hiver, on a parfois un mistral qui ne cesse pendant quinze jours, avec des températures très basses», raconte-t-il. Et l’été? «À partir du mois de juin, des milliers d’insectes se réveillent avec l’humidité des marais, moucherons, “arabis” et moustiques .»

Un rôle de représentation et de gardien des traditions

Désormais, le gardian solitaire est capitaine de la confrérie. «Le capitaine, pour moi, c’était quelqu’un à qui je voulais ressembler quand j’étais enfant, livre celui qui n’a jamais raté un 1er mai. J’avais envie de ce jour-là depuis tout petit.» Quelles seront ses activités? Essentiellement aujourd’hui un rôle de représentation et de gardien des traditions. «On se bat pour préserver notre histoire et nos racines, la confrérie est indispensable de ce point de vue là.» Les taureaux de Carmargue, qui étaient généralement destinés à l’agriculture et à la consommation jusqu’au XIXe siècle, servent aujourd’hui essentiellement aux jeux des arènes. Si les courses camarguaises sont un spectacle moins impressionnant que la corrida espagnole, on craint toujours par ici les critiques des antispécistes.

Mais, dans l’arène de ce 1er mai, personne ne remet en cause les traditions des gardians de Camargue. Pas même un touriste. Une fois le jeune taureau mis à terre par Raoul Mailhan, à la seule force de ses bras, les gardians rejoignent leur nouveau chef pour une démonstration d’abrivado. En ligne, les cavaliers conduisent une dizaine de taureaux avec leurs chevaux. La foule, émerveillée, applaudit ce savoir-faire ancestral.

Lexique

  • Abrivado: traditionnellement, la conduite des taureaux de leurs pâturages aux arènes.
  • Enganes: peuplement de salicornes.
  • Ficheiroun: perche de frêne armée d’une douille conique en fer terminée en trois pointes.
  • Manade: élevage de taureaux et de chevaux.

La défense des éleveurs de taureaux

Fondé en 1512, l’Antico Counfrarié di Gardian de Bouvino e Roussatino, de son nom complet, défend les intérêts des éleveurs de taureaux. Au début du XVIe siècle, le royaume de France est en guerre contre les États italiens. Les gardians, excellents cavaliers, «se regroupèrent certainement pour se protéger d’un enrôlement arbitraire dans les armées royales», peut-on lire sur le site de la confrérie, mais aussi pour se défendre d’éventuelles attaques extérieures.

Saint Georges est choisi pour saint patron et une fête religieuse est organisée depuis la création de la confrérie le 23 avril, avec messe et procession. À partir de la fin du XIXe, la fête n’est plus célébrée régulièrement, et il faut attendre la seconde partie du XXe siècle pour que les gardians renouent avec cette ancienne tradition. La fête est alors fixée au 1er mai.

Le Figaro