Arles (13) : “L’art, comme beaucoup d’autres domaines, est dominé par les hommes blancs”

Avec ses images exposées dans l’événement collectif alliant mode et art, The New Black Vanguard, à Arles, Dana Scruggs prouve qu’elle est une valeur sûre de la photographie contemporaine.

Mettre en valeur la représentation des corps noirs : c’est l’intention de l’exposition The New Black Vanguard (1) qui, mise en scène par le jeune commissaire Antwaun Sargent à l’église Sainte-Anne d’Arles, bouscule les prestigieuses Rencontres photographiques. Parmi des images rivalisant d’efficacité graphique, celles de Dana Scruggs happent l’œil. Si on la découvre seulement en France, son nom est déjà connu aux États-Unis : elle a été la première artiste noire-américaine à signer la couverture de Rolling Stone, avec un portrait du rappeur Travis Scott. Après avoir lancé sa propre revue, SCRUGGS, en 2016, elle ne cesse de gagner des galons, en particulier sur le territoire de la mode, construisant une esthétique audacieuse et singulière.

Madame Figaro. – En quoi participer à une exposition comme The New Black Vanguard était-il important pour vous ?
Dana Scruggs. –
L’art, comme beaucoup d’autres domaines, est dominé par les hommes blancs. Si certaines femmes blanches ont rencontré le succès depuis quelques décennies, on commence tout juste à voir les photographes féminines noires shooter des campagnes publicitaires, publier, être exposées en galerie. Nous prenons enfin le contrôle de nos propres récits et racontons nos propres histoires. Depuis la création de l’appareil photo, les photographes blancs ont contrôlé le récit de ce que le public pense de l’expérience noire. Certains photographes noirs choisissent un travail socio-politique, mais on ne devrait pas s’attendre à ce que nous le fassions tous.

Souvent, le monde de l’art ne valide les artistes noirs que s’ils travaillent sur la douleur noire. C’est ce qu’on appelle le porno traumatique. Il y a bien plus dans nos expériences que la douleur et les artistes noirs ne devraient pas être pris moins au sérieux s’ils choisissent de raconter d’autres récits, en dehors de ceux que les Blancs pensent que nous devrions faire, comment ils pensent que nous sommes.

Vous dites que la photographie vous a choisie plutôt que l’inverse… Pourquoi et comment avez-vous débuté ?
En effet, je n’ai pas choisi la photographie intentionnellement. Il y a quelques années, je traversais une phase dépressive, c’était difficile de travailler ou même de sortir de chez moi. J’ai donc décidé de vendre un tas de vêtements vintage que j’avais accumulés. J’ai trouvé des mannequins en ligne et j’ai commencé à les photographier dans les vêtements – que j’ai vendus sur Etsy. Les agences ont vu mon travail et m’ont contacté pour que j’essaye ma méthode avec leurs modèles. Travailler avec des mannequins d’agence m’a fait penser que je pouvais faire de la photographie un métier. Une année plus tard, j’ai fini par déménager à New York pour faire exactement cela.

Justement, en quoi New York est-elle une ville inspirante ?
Par son énergie, très stimulante. Comme à Paris, tout le monde marche, ce qui fait passer plus vite le temps. La scène créative est très riche, et on se nourrit de l’énergie des uns et des autres.

Quel photographe vous a-t-il le plus inspirée ?
[Le photographe espagol] Txema Yeste est celui qui a le plus influencé mes premiers travaux. Quand j’ai découvert son travail, j’ai voulu tout arrêter car je me suis dit que jamais je ne parviendrais à faire quelque chose d’aussi beau. Les couleurs sont très fortes, pleines d’émotions, les beaux-arts et la photographie de mode se mêlent parfaitement – ce que la plupart des photographes ne sont pas en mesure de réaliser. Il a inspiré le dynamisme et les émotions de mes images. J’ai eu la chance de rencontrer Txema à New York et il a été très bienveillant à mon égard.

Dans The New Black Vanguard, on peut admirer cette image mettant en scène le mannequin Nyadhour, shootée dans la vallée de la Mort, en Californie…
C’est l’une de mes photos préférées ! En 2018, j’étais à Los Angeles, pas encore très connue. Je voulais prouver aux marques que j’étais capable de shooter des vraies campagnes commerciales. Alors que je travaillais pour la marque de maillots de bain Chromat, j’ai suggéré que la séance se déroule dans le désert. J’ai trouvé le mannequin, Nyadhour, sur Instagram, et un make-up artist pour conduire car je n’avais pas mon permis. Nous sommes partis à 4 heures du matin et avons roulé vers le désert. Nyadhour était très ouverte à mon processus de création de formes autour de son corps, et nous avons pu créer des images aussi dynamiques.

Vous avez aussi photographié des personnalités musicales, de Travis Scott à Janelle Monae. Est-ce un art auquel vous êtes particulièrement sensible ?
La musique a toujours eu une profonde influence sur moi, depuis petite fille, en regardant Le Petit dinosaure et la vallée des merveilles et en étant profondément émue par la musique du film composée par James Horner. Quand j’ai eu neuf ans, j’ai commencé à étudier l’opéra. Le chant est devenu ma vie pendant dix ans. Mes amis et ma famille pensaient que j’allais en faire mon métier, mais je ne voulais pas que ce soit mon avenir. La plupart finissent par enseigner parce qu’il y a peu d’opportunités de travailler régulièrement comme chanteur d’opéra… Et il y a très peu de chanteurs d’opéra noirs à succès. Je suis reconnaissante de la personne que je suis devenue. Je sais qu’être artiste était mon destin.

En quoi la mode et l’art sont-ils proches ?
Certains voient la mode comme superficielle. Dans une certaine mesure, elle peut l’être. Mais la mode nous donne aussi un sentiment d’individualité, nous fait sentir regardés. C’est une forme d’art à part entière. J’essaie toujours de transcender ma photographie de mode au niveau des beaux-arts. Fire on the Beach offre un exemple de cette transcendance. La forme que le mannequin et moi avons créée de manière inattendue avec cette robe Carolina Herrera, grâce à des mouvements exagérés, est plus percutante et artistique que si elle restait immobile avec la robe tombant à plat.

Parmi les autres artistes de The New Black Vanguard, certains vous parlent-ils plus que d’autres ?
J’aime beaucoup le travail de Arielle Bobb-Willis, une artiste très singulière. Ses couleurs, son sens de l’abstraction, le fait que ses portraits soient très directs nécessitent autant d’efforts que d’imagination, ce qui est admirable.

(1) The New Black Vanguard, jusqu’au 26 septembre à l’église Sainte-Anne d’Arles

Le Figaro