Art africain : «droit de garde» contre «droit de propriété»

Tribune : Pour Luc Saucier, avocat aux barreaux de New York, Paris et Bruxelles, spécialiste de l’art, « l’intérêt de l’objet », auquel on octroierait une personnalité juridique, doit prévaloir sur celui des personnes, institutions ou pays qui le revendiquent


Le 22 octobre 2020, après avoir pénétré dans les salles réservées aux œuvres d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques du musée du Louvre, Emery Mwazulu Diyabanza arracha une sculpture ancienne de son socle et s’écria : « On est venus récupérer ce qui nous appartient ! Je suis venu reprendre ce qui a été volé, ce qui a été pillé en Afrique, au nom de notre peuple, au nom de notre mère patrie l’Afrique ! » Est-ce par ignorance ou par indifférence que le militant a choisi une statue qui provenait non pas d’Afrique mais de l’île de Florès, en Indonésie ? Toujours est-il que ce geste montre que l’attention portée à l’identité de l’objet réclamé n’est pas prioritaire.
La question des restitutions est généralement abordée avec le présupposé que les intérêts légitimes à protéger dans le cadre d’une réclamation sont ceux du véritable propriétaire de l’objet, et non pas de l’objet lui-même. Ne gagnerait-on pas, pourtant, à introduire cette considération pour sortir du face-à-face des deux groupes revendiquant la propriété de l’objet ?


Quelques mois avant l’incident du Louvre, le Washington Post du 9 août 2019 consacrait un long article à une réclamation bien plus sérieuse. Il s’agissait d’un tambour sacré, le ndgaji, d’une population du Kenya, les Pokomo, réclamé au British Museum par le kidjo, leur conseil des anciens […].

Détricotage de l’héritage colonial

[…] Si le ngadji est réclamé, ce n’est pas pour rendre justice à la veuve et l’orphelin, mais plus vraisemblablement pour poursuivre le travail de détricotage de l’héritage colonial.

Il est frappant de constater que dans les affaires de restitution, l’objet paraît moins disputé pour ce qu’il a à dire lui-même que pour ce qu’il signifie pour des êtres humains en conflit […]. Les uns veulent l’exposer à la vue du plus grand nombre, les autres le réclament comme aide-mémoire des crimes coloniaux et vecteur d’une identité traumatisée […]. La querelle porte sur la légitimité des usages qu’on en attend (esthétique, scientifique, mémoriel, politique, patrimonial, etc.). Il n’est dès lors pas étonnant qu’elle se formule en termes de droit de propriété et qu’elle porte essentiellement sur les conditions de collecte (vol ou non) et sur le propriétaire légitime […].

Comme un enfant amené à grandir

Est-il possible de faire autrement ? Pour reprendre une formule d’Einstein, « on ne résout pas un problème dans le mode de pensée qui l’a engendré ». Renversons donc la perspective : reprenons la question en partant de l’objet, de ses pouvoirs, de ses exigences. Au lieu de considérer le tambour en train de rendre la justice comme un cas particulier d’usage que des sujets en font, il faut considérer le plaisir esthétique, l’intérêt scientifique, l’importance diplomatique, la valeur patrimoniale comme autant de manières dont l’objet continue de déployer sa puissance, de se transformer, de se charger d’une identité singulière.
Un mécanisme juridique permet de penser les intérêts d’un tiers dans un conflit entre deux parties : le droit de garde. Le droit de garde pourrait se substituer au droit de propriété pour trancher la question des lieux et usages les plus légitimes d’un objet. Car ce n’est pas tant l’inaliénabilité des objets des collections publiques que l’existence d’un droit de propriété qui pose problème. La propriété favorise la fixation de l’objet dans le temps, l’espace et ses usages. Le droit de garde serait plus approprié si l’on souhaite reconnaître à l’objet la possibilité d’évoluer.

Il serait traité comme un enfant amené à grandir et les êtres humains qui l’ont en garde comme des parents qui doivent veiller à son plein épanouissement. En cas de pluralité de personnes revendiquant le droit de garde, c’est l’intérêt de l’objet qui prévaudrait […].

Le Monde Afrique