Au Canada, on parle de moins en moins français

Les chiffres de l’institut Statistique Canada sont implacables. À l’échelle nationale, 6,8 % seulement des Canadiens anglais peuvent soutenir une conversation dans la langue de Molière. En Alberta, en Colombie-Britannique et en Ontario, les provinces anglophones les plus peuplées, moins de 4 % des habitants ont le français pour langue maternelle.

Le français est aux abonnés absents de Terre-Neuve à Vancouver. Seuls le Québec et la province acadienne du Nouveau-Brunswick parlent encore largement la langue fondatrice du pays […].

Aux sources de l’indépendantisme
Professeur à l’Université de Montréal, le démographe Marc Termote confirme, lui, que le français en tant que «langue parlée à la maison» décroît fortement sur l’île de Montréal. «Le déclin est continuel depuis que les données existent: de 61,2 % de la population de Montréal en 1971 à 56,3 % en 2001 à 53,1 % en 2016, date du dernier recensement», souligne-t-il […]. À l’exception du Québec et parfois d’Ottawa, bien peu de fonctionnaires fédéraux peuvent répondre en français. Les premiers ministres du Canada sont toujours bilingues, mais une poignée de ministres seulement parlent français […]. Dans une nation majoritairement de langue française, mais où tout ce qui est politique se passe en anglais, l’omniprésence de la langue de Shakespeare dans l’espace public provoque alors la colère de jeunes intellectuels, qui créent des mouvements indépendantistes. L’arrivée au pouvoir du Parti québécois (PQ) en 1976 change les perspectives. Le français est protégé dans l’espace public. Cette société québécoise tranche avec le Canada anglais, où le déclin du français a été une fatalité, due à une «histoire de discrimination systématique à l’égard du français dans les provinces anglophones, mais aussi à l’adoption de lois antifrançaises, à l’interdiction du français dans les milieux scolaires et à l’absence de services en français», observe Linda Cardinal, titulaire de la chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’université d’Ottawa […]. En octobre 1968, René Lévesque, alors président du PQ, traite les francophones hors Québec de «Dead Ducks» (littéralement canards morts), en fait voués à être assimilés dans le Canada anglais. Il provoque un scandale, tout comme l’essayiste Denise Bombardier qui, 50 ans plus tard, déclare qu’«à travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu». Ces dernières s’insurgent. Franco-Ontariens, Franco-Albertains ou Acadiens ont résisté aux brimades des anglophones depuis des siècles et refusent leur assimilation dans la marmite multiculturaliste canadienne. Tout en perdant progressivement du terrain sur le plan démographique, car la défiance envers le français, elle, est historique, au Canada anglais. Parfois jusqu’à l’ironie, comme cette nomination en 2016 au Manitoba d’une ministre des Affaires francophones qui ne parlait pas français! […]. Pour nombre de Canadiens anglais, conserver deux langues officielles est une incongruité. Les médias anglophones publient régulièrement des études sur les coûts du bilinguisme. Selon le Fraser Institute, le Canada dépense chaque année 2,4 milliards de dollars pour le maintien du bilinguisme. Ciblant indirectement les 550.000 Franco-Ontariens et les autres nationalités de la province, Doug Ford a déclaré: «Il y a environ 600.000 Chinois en Ontario (…) mais la province ne peut pas plaire à tout le monde.»

«Une langue de perdants»
Le premier ministre québécois n’avait alors guère apprécié que les francophones soient mis sur un même pied d’égalité historique que les immigrants chinois plus récents. D’autant que l’immigration hors Québec contribue au déclin de la francophonie. Bon an, mal an, le Canada accueille 300.000 immigrants par an. Stéphanie Chouinard précise: «Un peu moins de 3 % d’entre eux ont le français comme langue maternelle et la vaste majorité de ceux qui ne parlent ni l’anglais ni le français choisissent de s’intégrer à la société majoritaire anglophone.» Également directrice régionale Amériques de l’Agence universitaire de la francophonie, la professeur Linda Cardinal déplore «la dévalorisation du français comme une langue de perdants», ce qui a un impact sur les choix linguistiques des immigrants. Les francophones contribuent parfois eux-mêmes à l’affaiblissement de leur langue, notamment dans le cas de couples mixtes. «Les enfants nés de ces couples sont beaucoup moins enclins à maintenir le français comme langue parlée à la maison (autour de 70 % si la mère est francophone, 20 % si c’est le père)», note Stéphanie Chouinard […].

Le Figaro