Au « Scrabble », des mots bientôt interdits ?

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Les militants de la « cancel culture » trouvent chaque jour de nouveaux sujets d’indignation. Dernier exemple : le vénérable jeu de société…

On a beau dauber sur la « cancel culture » qui triomphe chez nos amis d’Amérique, il faut reconnaître à ses partisans qu’ils ont de la suite dans les idées, comme tous les fanatiques. Jour après jour, leurs exploits font la une de la presse, pour le bonheur des lecteurs chaque fois plus surpris. Même les sceptiques y prennent goût, par plaisir d’être étonnés. Dernier exemple : le Scrabble. On apprend par un article du Monde qu’un débat fait rage depuis quelques semaines au sein de l’Association nord-américaine des joueurs de Scrabble sur les mots autorisés lors des compétitions officielles.

Fidèles à l’esprit du mouvement Black Lives Matter, certains adhérents voudraient en interdire quelques dizaines (225 pour être précis, 238 avec les déclinaisons), jugés offensants pour les communautés minoritaires. Certains joueurs de rang mondial s’élèvent contre l’idée, mais le président de l’association, M. Chew, l’accueille favorablement, assurant que ses services et lui, je cite, « are discussing what more we can do to support Black Lives Matter and bring justice to our world ». Car enfin, qu’on se le tienne pour dit, le combat pour un monde meilleur passe forcément par le Scrabble.

La guerre du Scrabble ne fait que commencer !

J’ignore si le Scrabble francophone est empêtré dans les mêmes débats, et combien de mots de l’Officiel – l’ouvrage de référence, dont je possède un exemplaire – sont alors sur la sellette. En tout état de cause, je soutiendrai à fond les propositions d’éliminer le maximum de mots, dans toutes les langues. D’une part, cela rendra le jeu plus difficile, donc plus intéressant ; d’autre part et surtout, cela promet de beaux débats sur la liste des termes à exclure, propre à faire le départ entre les puristes et les tièdes.

Impossible en effet, sur un sujet pareil, de ne pas verser tout de suite dans la controverse la plus aiguë ; je vois d’ici les insinuations, les noms d’oiseaux, les accusations de racisme, les menaces, les dénonciations, les pétitions réclamant des têtes, les tribunes dans la presse, le harcèlement, les licenciements, les actes de contrition. Avec un peu de chance, les protagonistes en viendront même aux mains, prouvant ainsi que le Scrabble n’est pas un sport exclusivement cérébral ni même une occupation pacifique.

Une fois que les esprits seront échauffés, le monde du Scrabble aura droit, peut-être, à sa scission, comme chez Miss France. Les associations de joueurs officielles prendront parti pour le nettoyage de leur dictionnaire, des associations dissidentes maintiendront le leur intact. Il y aura partout deux championnats concurrents, l’un sous la bannière de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, l’autre sous celle de la liberté et du jeu pur.

Apparaîtront aussi des sectes avec des règlements extrémistes : les sectes progressistes affecteront des bonus de 100 points aux mots du langage inclusif, comme « tolérance » et « diversité », qui du coup vaudront plus cher que « jockey » et « whisky » ; les sectes d’humour noir affecteront ces mêmes mots d’un malus, mais compteront double les mots incorrects. À la fin les progressistes, procéduriers dans l’âme, réclameront qu’on prive les dissidents du droit d’employer la marque « Scrabble », et l’affaire ira au tribunal.

La guerre du Scrabble ne fait que commencer ! Quand elle sera finie, nous parlerons du bilan carbone du 1000 Bornes, et de l’esprit patriarcal des cartes à jouer, où le Roi prime la Reine. En attendant, je compte les points.

Le Point