Auditionné, Papacito évoque une « thérapie de choc pour les ingénus »

Entendu par la police le 16 juin dans l’enquête pour « provocation » au meurtre sur fond de montée de la violence d’extrême droite, le youtubeur Papacito, tout en reconnaissant « erreur » et « maladresse » sur la forme, a, selon nos informations, assuré que sa vidéo simulant l’exécution d’un militant de gauche avait « pour but d’aider les gens d’extrême gauche à survivre à la société qu’ils ont fabriquée »

Sa vidéo a pu « représenter une expérience cathartique traumatisante », reconnaît-il.  « Son aspect provocateur peut interpeller et émouvoir », concède-t-il encore, en plaidant, sur la forme, une « maladresse ». Mais sur le fond, Ugo Gil Jimenez ne retire rien, et il le jure : il n’est pas « assez bête et haineux pour formuler un appel au meurtre sur la personne de M. Mélenchon ou de son électorat ».

Entendu mercredi 16 juin dans les locaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), le Toulousain de 35 ans, qui s’est fait connaître sous le pseudonyme « Papacito », a contesté les faits qui le visent dans l’enquête préliminaire pour « provocation publique non suivie d’effet à la commission d’atteintes à la vie ou à l’intégrité des personnes ». Cette enquête a été ouverte par le parquet de Paris après la diffusion, le 6 juin, d’une vidéo dans laquelle il simulait l’exécution d’un militant de gauche et expliquait comment se procurer légalement des armes.

Le 7 juin, lors d’une conférence de presse, Jean-Luc Mélenchon avait dénoncé ce qu’il qualifiait d’« appel au meurtre ». Le dirigeant de La France insoumise avait annoncé plusieurs plaintes, de sa part comme de son parti, et dénoncé « le terrorisme intellectuel qui précède souvent le terrorisme physique ».

Face aux policiers, Papacito assure que sa vidéo aurait été « coupée » et « orientée » de manière « malhonnête » – il n’explicite pas de quelle manière – par Jean-Luc Mélenchon et les médias, le désignant comme « coupable d’appel au meurtre, sans respect de [sa] présomption d’innocence ».

Au contraire, à l’entendre, le youtubeur aurait œuvré pour le bien public avec cette vidéo qui aurait, selon lui, « le mérite de soulever  les failles d’un discours laxiste pouvant mettre en danger un auditoire ou une jeunesse trop éloignée du réel »« Il m’a paru opportun, même avec maladresse, de prévenir des ravages que [le terrorisme] peut occasionner sur mes concitoyens », a-t-il déclaré aux policiers. 

Contacté ce jeudi par Mediapart, Ugo Gil Jimenez a répondu qu’il ne souhaitait « formuler aucun commentaire avant le dénouement final de cette affaire ».

Le youtubeur Papacito. Extrait de sa vidéo du 6 juin 2021

Dans sa vidéo intitulée « Le gauchisme est-il pare-balles ? », diffusée le 6 juin et supprimée le lendemain après-midi, Papacito mettait en scène l’exécution d’un électeur du parti de Jean-Luc Mélenchon représenté par un mannequin.  « Cette vidéo risque d’être un petit peu tendancieuse, du point de vue de la possibilité qu’elle soit glissante et fascisante », s’amusait-il en préambule.

Pour ce clip de près de 20 minutes, il s’était associé à un autre youtubeur d’extrême droite, Code Reinho, un ancien militaire qui propose des formations au maniement des armes. Les deux hommes apparaissaient vêtus de treillis militaires et ont en main toute une panoplie d’armes – fusils, pistolets, épée, couteau. « On va voir si le matériel de base du mec qui vote Jean-Luc Mélenchon va lui permettre de résister à la potentielle attaque d’un terroriste sur notre territoire », expliquait Papacito.

Passant en revue, avec dérision, le contenu du sac à dos de l’électeur lambda de Jean-Luc Mélenchon, ils installent un mannequin revêtu du tee-shirt orange « Je suis communiste »« On a reconstitué un gauchiste, on va le tester avec du [calibre] douze. » Après avoir criblé de balles le mannequin, le youtubeur lâche : « Je suis pas sûr qu’il ait survécu. »

Dans le bureau de la BRDP, Papacito affirme au contraire avoir « veillé à ce que [sa vidéo] ne comporte aucun appel au meurtre, aucun appel à la violence si ce n’est à se protéger ». Il rappelle qu’« à plusieurs reprises au cours de la vidéo, [ils] insist[ent] sur le but de “l’expérience”, qui est de faire prendre conscience de la violence d’une “attaque terroriste” ». C’est dans ce but, jure-t-il, qu’ils incarnent « les potentiels agresseurs »« pour donner un visage et une substance à la violence d’un tel événement ».

Selon sa déposition, Papacito a voulu venir en aide aux militants de gauche, leur faire prendre conscience des risques qu’ils encouraient. « Ni dans le texte, dans l’intention » il n’y a eu, selon lui, « d’appel au meurtre ou à l’agression de gens d’extrême gauche », mais simplement une « moquerie violente et provocante à l’égard de leur situation démunie face à un monde qu’ils estiment être plus pacifié qu’il ne l’est en réalité »« Même si cela semble gros, cette vidéo a pour but d’être une thérapie de choc pour les ingénus », assure-t-il sans rire.

Papacito dans une vidéo-entretien publiée sur Boulevard Voltaire, le 27 janvier 2021

Les policiers le confrontent à certains propos de la vidéo dans lesquels il est question de « tester » un « gauchiste (…) avec du 12 parce qu’on adore faire des trucs humanistes et intelligents », et de mener « un test balistique extrêmement scientifique » à l’encontre d’un « gauchiste lambda », pour savoir s’il peut « résister ». Il reconnaît « une erreur », mais plaide encore la « provocation ». « Les mots restent les mots, minimise-t-il, et malgré le ton provocant, nous indiquons bien que le but de la vidéo est de démontrer la très haute vulnérabilité d’une personne face à un terroriste et en aucun cas quelque appel que ce soit à s’en prendre à lui pour des motifs de conviction politique. » La vidéo, dans son entièreté, ne laisserait « aucun doute à ce sujet », prétend-il.

Pourtant, dans la deuxième partie de la vidéo – qui donne le mode d’emploi pour se procurer légalement des armes, via des permis de chasse –, son propos ne semble pas s’adresser aux militants d’extrême gauche. Lui qui rappelle régulièrement son admiration pour Franco et la pertinence de certains coups d’État incite vivement les internautes à s’armer : « C’est vraiment 180 euros et un quiz de merde qui vous séparent de pouvoir accéder à l’assurance d’être entendu quand vous avez quelque chose à dire » ; « 150 balles pour se faire écouter, bah je trouve que c’est pas cher payé ». « Déjà, c’est une assurance de vous faire respecter dans les moments où on remettra en doute vos convictions », argumente-t-il.

Mais de ça, il n’est plus question lors de son audition. Au contraire, il met en avant les « déguisements, les musiques utilisées, les façons de filmer » qui, selon lui, attestent « les côtés pastiches de cette vidéo ».

Et quand les policiers le relancent concernant les armes, il nie avoir incité son public à s’en procurer. « Ces phrases ne sont aucunement des conseils ou des appels à préférer tel équipement ou tel autre. Il n’est qu’un constat statistique froid concernant les munitions les plus accessibles, les plus répandues, et donc les plus simples à acquérir pour un potentiel terroriste ayant des velléités violentes. En aucun cas mon camarade ne professe de conseils ou d’appels à s’en munir. Il ne fait que les présenter sans autre donnée ou information que leur qualité balistique intrinsèque. Là encore, il n’est aucunement mentionné aux spectateurs la nécessité de s’en saisir contre une personne d’extrême gauche. »

Les policiers insistent : « N’est-ce pas de la provocation à commettre un crime ou un délit ? » Pour Papacito, là encore, il s’agirait d’une simple provocation. Cette partie s’adresserait aux « ingénus d’extrême gauche », pour les conseiller « dans une visée légale d’autodéfense du domicile face à une attaque terroriste » et non « dans une optique belliqueuse ». Il ose même : « Il me semble que c’est là la preuve que cette vidéo a pour but d’aider les gens d’extrême gauche à survivre à la société qu’ils ont fabriquée et non d’enjoindre de tierce personne à s’en prendre à eux. »

À la fin de la vidéo, Papacito s’acharnait sur le mannequin représentant un militant de gauche en le rouant de coups de couteau avec une délectation manifeste. Un message ironique s’affichait : « Purement scientifique »
Et quand il évoquait, avec Code Rheino, la manière de se procurer les armes, là encore il maniait l’ironie. L’ennemi n’était jamais nommé, il s’agissait de se défendre contre « les sangliers qu’on va croiser en ville » ou de « neutraliser un sanglier qui rentrerait dans votre salon par inadvertance ».

Pour Papacito, les « sangliers » sont une métaphore qu’il avait déjà utilisée dans une autre vidéo, pour désigner « les personnes en situation irrégulière menant des actions terroristes sur notre sol ». S’il a choisi les sangliers, c’est pour comparer « les dégâts qu’ils occasionnent sur les terres agricoles » avec ceux « causés par les agents de Daech sur notre population », assure-t-il. « Le sanglier étant un nuisible, l’analogie était toute trouvée ! » À écouter ses réponses, les terroristes seraient donc à la fois les chasseurs et les sangliers… Une contradiction manifeste.

Manier l’ironie, utiliser des codes : la méthode est classique de l’extrême droite. Lors d’un débat diffusé le 26 mai, sur la chaîne d’extrême droite TVLibertés, Christopher Lannes, qui y anime une émission d’histoire, justifiait la nécessité d’utiliser l’humour pour faire passer des messages sans risquer d’éventuelles poursuites ou une censure : « Il faut jouer avec les mots, jouer avec les sous-entendus, l’ironie. Lire entre les lignes, dire les choses sans les dire, cela embête à la fois le système et cela permet de passer des messages. » À ses côtés en plateau, Papacito opinait du chef.

S’il s’efforce en général d’user de ce procédé, Papacito a tout de même été plusieurs fois explicite à l’égard des « gauchos » et de certains médias. En janvier, sur le site d’extrême droite Boulevard Voltaire, il déclarait : « Typiquement il y a des gens, chez Télérama, chez Libération, chez Mediapart, qui devraient commencer à renifler que cette radicalité de droite finira par les rattraper. On ne collabore pas impunément, on le sait ».

Dans un autre entretien, il mentionne France Inter « qui insulte les Français et insulte Jésus avec l’argent des Français » et ajoute : « Là j’ai envie de faire un truc, c’est acheter un cheval et aller lui mettre des coups d’épée dans l’occipital »« il y a un moment dans mon corps ça va monter, et dans le corps de plein d’autres mecs extrêmement déter’ tu vois ». Évoquant les décapitations lors des croisades et la bataille de Montgisard en 1177, il prévient : « Un jour la chrétienté va revenir, ça va faire très très mal. Donc les Mediapart, les Télérama, attention à comment vous parlez de Jésus, attention à comment vous parlez du terroir, attention à comment vous parlez de la France […] Donc attention les gauchos, attention. »

Comme Mediapart l’a révélé fin mai, Papacito figure dans un rapport du parquet général de la cour d’appel de Paris, daté de mars et dédié à la galaxie de l’ultradroite française. Dans ce bulletin confidentiel, les magistrats le décrivent en quelques lignes cruelles : « apprenti comédien devenu influenceur politique ». Ils soulignent que son site internet « reprend à s’y méprendre les codes de stars du rap très populaires auprès des jeunes générations ».

Le parquet général constate que le youtubeur promeut dans ses vidéos « une idéologie raciste, homophobe et masculiniste ponctuée de grossièretés (“fils de pute”), d’interjections (“tu vois”) et de termes destinés à un public jeune ». Et déplore que son discours s’avère « redoutablement efficace » auprès des jeunes générations. 
Dans son rapport, le parquet général s’inquiète de l’influence qu’exercent les individus comme Papacito « qui exaltent une masculinité hégémonique, sont insérés dans des réseaux militants transnationaux ». Les magistrats craignent que « des militants qui baignent dans un terreau idéologique violent » ne commettent des attentats terroristes.

La dernière vidéo de Papacito s’inscrit dans un climat de montée de la violence d’extrême droite. Le 8 juin, à Valence (Drôme), Emmanuel Macron avait été giflé par un jeune homme  – Damien Tarel, condamné le 10 juin à 18 mois de prison, dont 14 mois avec sursis – qui a reconnu son ancrage à la droite du spectre politique, et dont le profil correspond à ceux des militants d’ultradroite (lire notre article). Le gifleur est d’ailleurs abonné à la chaîne YouTube de Papacito.

Le 16 juin, ce sont encore des militants d’extrême droite qui ont été accusés d’avoir agressé des militants de gauche. Clémence Guette, tête de liste de La France insoumise aux élections régionales en Nouvelle-Aquitaine et secrétaire générale du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, a dénoncé l’agression de l’un de ses colistiers, âgé de 62 ans, en pleine rue « par un groupe du Rassemblement national » et annoncé un dépôt de plainte.

MEDIAPART