Australie : « J’ai grandi avec un crâne aborigène dans mon salon »

Quand John Danalis a décidé de rendre à sa tribu ce macabre « souvenir », il n’imaginait pas entreprendre une quête qui remettrait en question tout l’imaginaire australien et ferait de lui un autre.

Quand John Danalis a décidé de rendre à sa tribu ce macabre « souvenir », il n’imaginait pas entreprendre une quête qui remettrait en question tout l’imaginaire australien et ferait de lui un autre.

Il est des phrases qu’on regrette au moment même où on les dit. Celle qui bouleversa la vie de John est : « Eh bien moi… j’ai grandi avec un crâne aborigène sur les étagères du salon ! » Dans le contexte, la déclaration fait son petit effet : John la lance, sans y penser, dans un cours de « littérature indigène » à l’université de Brisbane. Horreur, dégoût des autres étudiants. Qu’est-ce qui lui a pris ? Réflexion faite, c’est un écho au récit de la professeur, une Blanche qui raconte, confesse presque, l’ignorance, les préjugés qu’elle a dû surmonter pour connaître ce qu’elle enseigne. John, histoire de raconter lui aussi quelque chose, de surmonter ses complexes de quadra en reprise d’études au milieu de jeunes, fait cet étrange aveu.

Un crâne très symbolique

Pas si étrange que ça, risque-t-il. « Les choses étaient différentes à l’époque (…). On est des gens de la campagne. » Comment raconter la vie d’un vétérinaire et de ses enfants, perdus dans le bush ? Comment mesurer l’épaisseur du racisme qui faisait de l’Aborigène un être proche de l’animalité, dont les ossements, quand on les déterre sur un chantier, peuvent être enfouis à la pelleteuse, jetés à la décharge (dans un « petit coin à part », quand même…) ou ramassés en guise de souvenir ? D’ailleurs il n’y a pas si longtemps que les musées, à commencer par celui de Melbourne, ont consenti à restituer aux communautés les restes des personnes qui figuraient dans leurs collections.

John commence à prendre la mesure de ce que signifie la présence de ce crâne parmi les objets accumulés par son père, vétérinaire de campagne qui n’aime rien tant que de rentrer de ses tournées d’inspection de moutons surchargé de curiosités encombrantes et inutiles. « Mary » est un cas à part. C’est un crâne d’homme, que sa petite taille a fait prendre pour une femme. Ses tissus osseux portent les stigmates de la syphilis, une maladie introduite par les colons et qui, comme d’autres, a fait des ravages chez les premiers habitants. Il a été mis dans les années 1960 en bonne place dans la ­demeure familiale, sans profanation ni respect particulier. John se souvient même qu’enfant, il a parfois joué avec, sans penser à mal.

Maintenant il va falloir, toute honte bue, qu’il rende Mary à son peuple. John voit ça comme une démarche toute simple. Il arrive dans une institution ad hoc, musée, centre culturel, qu’importe, pose le crâne, signe éventuellement quelques papiers et repart. La difficulté, pense-t-il, sera de convaincre ses parents. La réalité est tout autre. Son père, bien que ne voyant pas pourquoi il se donne tant de mal, ne fait aucune objection, et sa mère avoue qu’elle a toujours pensé qu’il serait mieux parmi les siens. Mais trouver à qui le rendre, et comment, est une autre affaire.

Une enquête de longue haleine

L’itinéraire est long qui va conduire John de sa volonté de restituer ce crâne, et, disons-le, de s’en débarrasser, à un véritable acte de réintégration de ce défunt dans sa communauté. À John qui lui dit qu’il n’aimerait pas que les crânes de ses parents trônent dans un musée ou dans un salon londonien, son père répond : « Mais Mary n’a pas de famille. » Il faut alors expliquer que, pour les Aborigènes, la notion de famille est très large, sans être moins forte.

L’auteur montre comment, d’un initiateur à l’autre, il va se faire ­accepter, progresser dans sa connaissance des ­pratiques et des représentations, ­apprendre que les Aborigènes, comme les Blancs, sont tous différents, qu’il est vraiment important de savoir d’où vient Mary, pour le remettre à sa « famille » et qu’il soit réenterré à l’endroit d’où il vient. John Danalis raconte, dans l’Appel du cacatoès noir, son histoire. Sa précision docu­mentaire accroche, et s’allie à une sincérité qui suscite l’identification immédiate. Cette quête inversée, qui fait de lui un autre, peut être celle de tout homme.

L’Humanité