Australie : Le changement de l’hymne national contribuera t-il à la réconciliation nationale ? Les Aborigènes plus que jamais divisés sur la question

Le 1er janvier, le mot “jeunes” a été remplacé par “unis” dans l’Advance Australia Fair. Une démarche visant à reconnaître les différentes vagues de peuplement du continent. Mais qui est largement insuffisante aux yeux de certains. Deux visions aborigènes diamétralement opposées s’affrontent à ce sujet. Pour le ministre Ken Wyatt, “la réconciliation est en marche“, alors qu’il ne s’agit-là que de “poudre aux yeux“, selon l’ancien champion sportif Joe Williams.

L’année 2020 a mis à l’épreuve les Australiens comme aucune autre depuis des décennies. Nous avons commencé l’année dans la fumée d’incendies qui ont dévasté nos terres, nous nous sommes battus contre les inondations et la sécheresse, et nous continuons de vivre une pandémie mondiale qui a pris la vie de personnes qui nous sont chères, qui a remis en question notre mode de vie et qui a fait des ravages sans pareils dans l’économie.

Aussi, aujourd’hui, nous devons faire un pas en avant pour reconnaître la force de l’unité. Notre hymne national rend hommage à la nation que nous formons tous ensemble. Mais il doit reconnaître la réalité de notre histoire indigène, britannique et multiculturelle. Cet hymne est un appel à construire, dans l’unité, avec détermination, une Australie plus forte et meilleure.

En 2020, j’ai fait part de mon soutien au projet de remplacer “Nous sommes jeunes et libres” par “Nous sommes unis et libres” dans notre hymne : je pense que la notion de jeunesse empêche beaucoup d’Australiens de se reconnaître dans notre chant national.

Le changement annoncé par notre Premier ministre est petit par sa nature, certes, mais grand par sa portée. Il dit que les cultures des Aborigènes et des îliens du détroit de Torrès existent depuis soixante-cinq mille ans. Que les personnes qui ont traversé les mers, que ce soit il y a deux cent cinquante ans ou par la suite, appartiennent tout autant à notre pays et à notre histoire que les autres Australiens.

De plus, ce changement affirme que notre avenir repose sur notre unité : l’unité des citoyens australiens entre eux et notre unité avec notre histoire – avec les bons comme les mauvais côtés de cette histoire. Jamais auparavant un seul mot n’a mieux saisi le caractère unique de l’histoire australienne, qui est une histoire riche ; nous avons travaillé à notre réconciliation par-delà nos différences et nous avons mis en avant nos points communs. Cette histoire a parfois été douloureuse. Davantage pour certains que pour d’autres. Le voyage a été difficile et continuera de l’être.

Modifier l’hymne national est une manière concrète d’affirmer notre réconciliation. J’y crois depuis un long moment. Cette modification reflète le fait que nous sommes plus unis aujourd’hui que nous ne l’avons jamais été depuis 1788. Elle reconnaît l’importance de la culture vivante la plus ancienne du monde, l’impact durable des colonies européennes et la richesse des influences multiculturelles dans notre société, ainsi que leur rôle dans la réalisation de notre tissu national.

Mais elle reconnaît aussi l’omniprésence de la peine – les épreuves et les discriminations subies par les autochtones australiens, depuis le jour où Cook a débarqué à Kamay, aujourd’hui connu sous le nom de Botany Bay.

Ma mère appartient aux “générations volées” [enfants aborigènes enlevés à leurs parents par le gouvernement australien de la fin du XIXe jusqu’au-delà du milieu du XXe siècle]. J’ai la chance de servir mes compatriotes au Parlement. À ce titre, je suis fier de chanter notre hymne. En tant qu’Australien aussi, je suis fier de chanter notre hymne. Et je veux que les futures générations d’Australiens, indigènes et non indigènes, ressentent la même fierté – que ce soit ici en Australie ou à l’étranger.

Ce changement le permettra, car il reconnaît notre histoire commune et reflète le rêve australien – vivre dans une Australie où nous continuons de nous engager,dans l’unité, et où nous continuons de relever les défis, ensemble, pour être libres. L’heure de notre réconciliation est venue et c’est ensemble, main dans la main, que nous allons poursuivre notre voyage.

Ken Wyatt, publié le 1er janvier 2021 –ministre des Affaires indigènes australien.

The Sydney Morning Herald

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Le Premier ministre australien Scott Morrison a déclaré que ce changement “n’ôtait rien, mais apportait beaucoup”. Mais que diable apporte donc ce changement d’un seul mot ? Doit-il faire pleurer dans les chaumières ? Effacer le fait qu’il y a les Aborigènes d’un côté et les autres de l’autre, en prétendant que toutes les personnes qui vivent sur ce continent forment une grande famille qui nage dans le bonheur ? Ne nous mettons pas le doigt dans l’œil, ce n’est pas le cas.

Un fossé colossal

Vous connaissez le fossé entre les premières nations et les Australiens non autochtones pour ce qui est du taux d’incarcération [selon les statistiques officielles, les peuples autochtones, qui représentent 2 % des plus de 18 ans en Australie, comptaient en 2018 pour 28 % de la population carcérale adulte], du nombre de morts en détention, de l’accès à la santé et de l’espérance de vie.

Vous connaissez l’image négative des Aborigènes véhiculée par les grands médias du pays. Qui peut croire qu’un seul mot suffira à faire que les premières nations se sentent unies avec les autres Australiens ?Pour moi, ce changement censé servir l’inclusion fait en réalité très peu pour elle et pour l’espoir de construire un jour une nation unie.

Les débats sur un changement de date pour la fête nationale [le 26 janvier, en mémoire de l’arrivée de la première flotte européenne, en 1788] et une modification de l’hymne sont de plus en plus nombreux, et c’est une bonne chose, mais je pense que, une fois encore, le Premier ministre fait fausse route.Je me trompe peut-être, mais je ne crois pas qu’il se soit assis à la même table qu’un représentant des premières nations pour discuter de la meilleure façon de rendre notre hymne inclusif.

Car si le but est d’être inclusif, pourquoi ne pas en parler avec le peuple que l’on prétend inclure ? Changer un mot, c’est jeter de la poudre aux yeux. Je ne peux m’empêcher d’imaginer les cris des nationalistes : “Ça devrait les faire taire” – ces mêmes personnes qui assurent à qui veut bien les écouter que les “vrais” indigènes se contrefichent des changements symboliques.comme si nous l’étions et, incontestablement, beaucoup d’entre nous ne sont pas libres.”

Un changement insignifiant

Je sais que parmi les commentaires qu’attirera cet article, je lirai des : “OK, Joe, il fait un effort, c’est mieux que rien, les petits ruisseaux font les grandes rivières…” Je suis désolé, mais pour moi ce changement minimal et symbolique est insignifiant.L’enjeu est tout de même d’unifier un peuple et d’inclure tous les habitants de ce pays, notamment ceux qui y vivent depuis cent vingt mille ans.

Cela fait longtemps que je plaide pour modifier trois choses – la date de la fête nationale, l’hymne et le drapeau – pour la simple et bonne raison qu’elles ne représentent pas les autochtones. Aujourd’hui, je repose cette question : qu’y a-t-il de si effrayant dans le fait d’inclure le peuple aborigène qui a vécu dans ce pays, l’a aimé et s’en est occupé des milliers d’années avant l’arrivée du premier bateau européen ?

Je fais partie des gens qui refusent d’utiliser le mot “réconciliation”. “Réconcilier”, c’est réparer une relation brisée. Soyons honnêtes, jamais aucune relation ne nous a liés. De la politique de l’Australie blanche à la loi sur la flore et la faune [jusqu’en 1967, les autorités australiennes considéraient que les Aborigènes faisaient partie de la faune et la flore du pays], on nous a forcés à nous assimiler et à adopter un mode de vie précis.

Ce changement de l’hymne national montre qu’il n’est pas immuable. Il a d’ailleurs déjà été modifié auparavant. N’oublions pas que l’hymne actuel n’est officiel que depuis 1984 – il n’est pas là depuis des siècles, et nous avons chanté God Save the Queen de mon vivant.

Pour ma part, je trouve que le texte écrit par Judith Durham, Uncle Kutcha Edwards, Lou Bennett, Camilla Chance et Bill Hauritz représente magnifiquement l’Australie unie et multiculturelle. L’heure est venue pour un nouveau départ et un nouvel hymne. Et si nous sommes sincères à propos de ce mot de “réconciliation”, l’heure est venue de nouer une relation authentique au lieu de vouloir réparer une relation qui n’a jamais existé.

– Joe Williams*, publié le 1er janvier 2021 –

*Joe Williams est wiradjuri, un peuple aborigène du centre de la Nouvelle-Galles du Sud. Ancien rugbyman puis boxer professionnel, il enseigne aujourd’hui la psychologie.

The Guardian

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