Australie : “Racisme, machisme, manque d’ouverture d’esprit…”, ces expatriés qui ne rentrent pas au pays à cause des défauts de leurs compatriotes

Avant la pandémie de Covid-19, le ministère des Affaires étrangères estimait à 1 million le nombre d’Australiens vivant à l’étranger. Ils sont 398.000 à avoir craché des milliers de dollars et subi des contrôles stricts aux frontières pour rentrer au pays, dont beaucoup pour de bon, entre mars et octobre cette année, mais 36.000 de plus, au moins, souhaitaient revenir et n’ont pas pu. Ce qui signifie que la majorité des expatriés australiens ont décidé de rester où ils étaient – et les évènements de l’année 2020 cristallisent exactement les raisons de certains d’entre eux.

“Il est difficile d’avoir un sentiment d’appartenance quand les autres Australiens se comportent comme s’ils ne voulaient pas qu’on rentre au pays, confie Ashton Hollwarth, un véto qui a quitté Perth pour s’installer au Royaume-Uni il y a cinq ans. Ils disent par exemple : ‘Ben vous avez choisi de rester là-bas’ et ‘On vous a dit de rentrer au pays’ alors que j’ai des amis qui ont dépensé des fortunes pour tenter de revenir et qui ont eu une foule de vols annulés. Ces attaques des Australiens d’Australie contre les Australiens de l’étranger sont blessantes et font un peu peur.”

Je suis consterné par la vie politique

Si nombre d’expats saluent la gestion australienne de la pandémie, ils relèvent aussi les signes d’une mentalité fermée qui les avait poussés à partir.

“Chaque fois que je reviens au pays, je suis consterné par la vie politique”, déclare Hugh Rutherford, un photographe et réalisateur qui vit à Kampala, en Ouganda. Les Ougandais lui disent souvent qu’il a de la chance de venir d’Australie et qu’ils adoreraient y vivre. “C’est vrai, c’est un pays fabuleux mais bon sang, on pourrait faire mieux ! Ce serait dur pour de jeunes Ougandais. Mauvaise couleur de peau pour commencer. Bien sûr, je ne le leur dis pas, mais ça m’attriste vraiment. Nous nous disons accueillants mais nous ne le sommes vraiment pas.”

Stuart McDonald, qui écrit des récits de voyage et vit dans le Sud-Est asiatique depuis plus de vingt ans, est du même avis. “On se croirait de plus en plus aux États-Unis – colère, corruption, traitement catastrophique des minorités… Pourquoi exposer mes enfants à ça sans nécessité ?”

La plupart des expats n’apprécient pas ce qu’ils considèrent comme un glissement vers la droite, en particulier sur les questions du changement climatique et des réfugiés. “Vu de l’étranger, l’Australie est un pays d’enfants gâtés, déclare Sam Davies, qui dirige une agence de communication à Paris. Le climat ? Bougez-vous, p*** ! En Europe, les pays luttent ensemble contre le changement climatique. L’Australie en est encore à déblatérer sur le charbon et les crédits carbone.

“Gagner sa vie en faisant de la musique ? Inconcevable en Australie !”

D’après le Dr Paul Sendziuk, directeur du département d’histoire de l’université d’Adélaïde, il est possible que les Australiens attendent beaucoup de leur pays compte tenu de ses avantages et le jugent sévèrement quand il n’est pas à la hauteur de leurs attentes.

C’est le cas quand on songe au traitement que l’Australie réserve aux réfugiés. Beaucoup en ont honte et c’est une question susceptible de leur faire quitter le pays ou rester à l’étranger. Objectivement, l’Australie en fait davantage pour les réfugiés que presque tous les autres pays du monde. Le problème, c’est qu’avec notre richesse, que nous pourrions partager, et notre histoire, au cours de laquelle nous avons fait bien davantage, nous paraissons mesquins et minables aujourd’hui.

Chez les expatriés qui travaillent dans les nouvelles technologies et la création les inquiétudes quant à un retour au pays sont tant matérielles autant qu’existentielles.“Je ne sais pas ce que je ferais comme travail là-bas. J’ai eu quelques bons plans en Australie mais je ne voyais pas de possibilité d’aller plus loin”, confie Anna Robb, une productrice et régisseuse qui a travaillé dans le monde entier, pour le Cirque du Soleil notamment.

Tara Minton s’est installée à Londres en 2011 pour faire du jazz car elle avait du mal à se trouver un public en Australie. “En Australie, quand je disais aux gens ce que je faisais pour gagner ma vie, ils répondaient toujours : ‘Ouais mais c’est quoi ton boulot dans la journée ?’ C’était inconcevable qu’on puisse gagner sa vie enjouant de la musique.”

Le pays a une conception du risque bien trop timorée”, déclare Lashan Ranasinghe, un chef de projet qui a participé à Keep Sidney Open avant de partir pour Montréal puis Londres. “Personne ne vous soutient tant que vous n’avez pas vraiment réussi. À Montréal, quand on a une idée, on a l’impression de pouvoir l’essayer en étant soutenu. Les gens ont une meilleure relation au risque et considèrent la possibilité d’échouer comme faisant partie du processus.

“L’Australie n’est pas favorable aux start-up”

Pour Jacqueline Lauren, cofondatrice et PDG de la plateforme de communication pour créatifs Lenslife, l’Australie est “à des années-lumière des États-Unis et du Royaume-Uni en ce qui concerne les start-up”. Après avoir passé trois ans à tenter de développer son activité en Australie, elle s’est installée à Londres et a constaté qu’il y avait quantité de start-uppeurs australiens là-bas. “Le marché australien n’est tout simplement pas favorable aux jeunes entreprises –sauf si vous êtes dans l’immobilier, l’agriculture ou les mines. Là, ça marchera probablement très bien !

Pour Michelle Feuerlicht également, l’innovation n’est pas assez soutenue en Australie. Pionnière du journalisme en ligne à ABC [la télévision publique nationale],elle a remporté un Walkley Award à l’âge de 23 ans pour son travail avec Four Corners [l’émission d’investigation d’ABC]. “Je m’étais battue très dur pour repousser les limites du numérique et il fallait toujours que je me batte même après cette reconnaissance”, confie-t-elle.

Frustrée, elle s’est installée au Royaume-Uni et planche actuellement sur l’utilisation des technologies immersives dans le spectacle vivant. Le projet est financé par Innovate UK. “Ce sur quoi je travaille en ce moment montre vraiment le fossé qui existe entre le Royaume-Uni et l’Australie. Les mentalités dans le milieu des arts ne sont manifestement pas tournées vers l’avenir en Australie. On dirait que les gens se satisfont du statu quo. Je ne sais pas trop si mes compétences serviraient à quelque chose là-bas parce qu’il n’y a pas le genre d’industrie dans lequel je travaille actuellement.

“La discrimination à l’égard des femmes est structurelle”

Le machisme de la culture australienne est considéré comme particulièrement aliénant et dépassé pour nombre d’expats. Claire Campbell est avocate et vit actuellement à Paris. Si elle a quitté l’Australie,c’est en partie parce que là-bas les femmes ont du mal à parvenir à des postes à responsabilités dans les cabinets. “C’est drôle de voir que les autorités mettent en avant un ‘objectif’ de 35 à 40 % de femmes aux postes d’associé d’ici à 2023-2025alors qu’il y a longtemps que les femmes représentent au moins 50% des diplômés en droit et ont en général de meilleures notes que les hommes. Ce n’est donc clairement pas du tout une question de mérite mais de la discrimination structurelle.”

Je suis bien plus respectée dans mon travail à l’étranger que ce que j’ai connu en Australie”, confie Anna Robb, qui vit désormais à Hong Kong avec son mari américain.

Le manque de perspectives qu’elle a constaté en Australie n’était pas propre à son secteur d’activité. “J’ai deux enfants et à Hong Kong je peux les faire garder à un prix abordable, ce qui me permet de continuer à progresser dans ma carrière et d’avoir une autre activité. Je ne pourrais tout simplement pas le faire en Australie. Pour quelqu’un qui travaille dans le secteur artistique, ça n’a vraiment aucun sens, financièrement et personnellement, de revenir en Australie tant que les enfants ne sont pas bien plus grands.

Il faut selon Claire Campbell un “énorme changement structurel” pour améliorer le sort des femmes en Australie. “Si on injectait autant de ressources pour changer la culture et favoriser l’égalité hommes-femmes dans la société et au travail qu’on en consacre à ‘arrêter les bateaux’ et à lutter contre le terrorisme, l’Australie serait bien plus saine pour tout le monde.

Si l’Australie était en Europe, je vivrais en Australie

Pour les hommes, les pressions sont plus subtiles mais néanmoins bien réelles. “Il n’est pas question de parler de ses émotions, ce qui peut déboucher sur des problèmes mentaux, explique Ranasinghe. Je ne dis pas que le problème n’existe pas au Royaume-Uni –les Britanniques sont les personnes les plus renfermées émotionnellement–, mais Londres est tellement internationale qu’il est moins grave.” Cependant, même ceux qui pensent que leur relation avec l’Australie ne fonctionne plus apprécient toujours certains aspects du pays.

La résilience que Claire Campbell a développée en Australie lui a permis de faire face aux défis de 2020.D’autres regrettent la gentillesse des Australiens et l’absence de hiérarchie sociale. Sam Davies a tenté de recréer cette décontraction en se promenant avec un pull de Noël propre à lancer la conversation dans l’un des arrondissements les plus chics de Paris à Noël. “C’était un père Noël avec un gros ventre intégré. Personne n’a souri ni remarqué ma soif désespérée d’attention, à part le vigile du supermarché qui m’a interpellé parce qu’il croyait que j’avais volé des trucs.”

La plupart de ces expats reconnaissent que l’endroit où ils vivent a des problèmes similaires ou totalement différents. Il y a pourtant un facteur qui revient toujours dans leur discours : l’Australie est très très loin. “Si l’Australie était en Europe, je vivrais en Australie, confie Tara Minton. Malgré tousses défauts, je l’aime toujours. Je me battrais pour elle, je surmonterais le sexisme, le racisme et le problème de la culture si elle était plus près du reste du monde. L’Australie n’est pas parfaite, mais l’Europe n’est pas non plus l’oasis que j’imaginais.

The Guardian