Autriche : Forte opposition à la proposition de l’UE de plafonner les paiements en liquide à 10.000 euros

Sur les 9 millions d’habitants que compte l’Autriche, 465.000 ont signé une pétition contre une proposition de la commission européenne de plafonner les paiements en liquide à 10 000 euros. Que vise Bruxelles avec cette mesure et pourquoi les Autrichiens y sont opposés ?

Inscrire dans la Constitution le droit de payer en espèces de façon illimitée. C’est le combat que mènent actuellement bon nombre d’Autrichiens face à une proposition de la commission européenne qui souhaite plafonner les paiements en liquide à 10 000 euros. Une histoire que racontait le journal « Le Monde » dans son édition du lundi 26 septembre 2022. Pourquoi Bruxelles tente d’instaurer ce plafonnement ? Et pourquoi les Autrichiens mènent-ils un combat contre, dans un contexte où les paiements en cash semblent en recul ?

De gauche à droite : Ewald Nowotny, Robert Holzmann et Klaus Liebscher, au moment de leur conférence de presse donnée à la Banque nationale d’Autriche, le 19 septembre 2022. Holzmann, au centre, actuel gouverneur de la banque centrale, est encadré par ses prédécesseurs.

Josef Binder, 53 ans, est du genre adepte du cash jusqu’au bout des ongles. Ce discret patron d’une menuiserie des faubourgs de Vienne, en Autriche, assure vivre sans carte de crédit. « Je paye en liquide partout. » Même les vacances ? « C’est devenu plus difficile, mais on peut s’en tirer en réservant dans une agence de voyages », explique sa secrétaire, Sabine Hatzl, 54 ans, qui essaye, elle, de limiter le plus possible ses paiements par carte depuis que sa banque lui a demandé des informations sur son patrimoine. « Ils m’ont bloqué mon compte, cela a été le signe pour mois que les banques ont un pouvoir bien trop grand. »

Ce tandem qui reçoit dans la petite cantine de leur PME est à l’origine d’une pétition citoyenne extrêmement populaire dans ce pays alpin de 9 millions d’habitants. Visant à inscrire dans la Constitution « le droit de payer en espèce de façon illimitée », leur texte avait déjà reçu plus de 465 000 signatures, dimanche 25 septembre. Soit bien davantage que les 100 000 requises pour lancer un débat au Parlement, conformément aux règles des pétitions citoyennes en Autriche. « Et nous récoltons 10 000 signatures supplémentaires par heure », se réjouit le menuisier Binder, qui fait de son combat une croisade contre un Etat qu’il suspecte de vouloir s’infiltrer partout. « Le liquide, c’est la liberté. »

Guillaume Erner reçoit Jeanne Lazarus, sociologue, directrice de recherche au CNRS, professeure à Sciences po, auteure notamment de « Les politiques de l’argent », ed. PUF.

Les enjeux de la politique de Bruxelles

Bruxelles souhaite plafonner les paiements en liquide à 10 000 euros dans l’ensemble de l’Union européenne dans l’optique de limiter les fraudes, notamment la fraude fiscale explique Jeanne Lazarus. Or ces plafonnements rencontrent peu de succès car “les différents pays ont leur propre législation” et “leurs propres habitudes de paiement“, ce qui explique par exemple que l’Allemagne et l’Autriche soient réticents à cette politique souligne la sociologue.

Le véritable enjeu est de savoir si la population accepte que les paiements soient enregistrés, tout en restant raisonnable, selon l’auteure de “Les politiques de l’argent”. En France par exemple, l’enregistrement des paiements est important, mais il y a des limites de transmission des données à la différence de la Chine et des Etats-Unis, où les individus sont considérés comme des “consommateurs qui sont sur un marché” et donc qu’il “faut informer ceux qui veulent commercer avec eux“.

Des habitudes façonnées par les politiques publiques

Les habitudes de paiement ont été façonnées par les politiques publiques, pas seulement par l’atavisme national” rappelle Jeanne Lazarus. En France notamment, il y a différents plafonnements pour différents types de paiements, et l’utilisation de la carte bancaire est ancienne ce qui fait que les gens ont “peu l’habitude de se promener avec des liasses de billets comme c’est le cas en Allemagne” souligne la directrice de recherche au CNRS.

Autre particularité française : 99% des ménages ont un compte bancaire et qu’il est très difficile de se débrouiller sans dans la vie quotidienne, mais également l’utilisation du chèque non échangeable contre du liquide, et “ce sont des éléments qui font qu’on est un pays où l’argent transite vraiment par les comptes en banque” rappelle la sociologue, ce qui n’est pas le cas dans tous les pays.