Aveyron (12) : Les écrevisses venues d’Amérique provoquent une hécatombe chez les espèces autochtones

Importés sciemment ou introduits par accident, des animaux venus d’ailleurs colonisent certaines régions de France. Au détriment, parfois, des espèces endémiques.

Déjà touché par la prolifération des écrevisses signal en provenance d’Amérique du Nord, le département est confronté, depuis 2019, à une nouvelle espèce exotique envahissante : l’écrevisse à taches rouges. Et sa présence pourrait bien anéantir les chances de survie des crustacés décapodes autochtones.

C’est un sujet à prendre avec des pincettes. À la communication du Syndicat mixte du bassin-versant Aveyron amont (SMBV2A), on n’hésite d’ailleurs pas à rudoyer d’avance, aimablement mais avec fermeté, le journaliste avide de se jeter dans le grand bain : « L’écrevisse à taches rouges, Faxonius rusticus, est un sujet sensible. Nous communiquons peu, pour ne pas dire pas, afin d’éviter des actes de malveillance, les captures et l’export vers d’autres sites. Il faudra veiller à ne pas diffuser la localisation, à ne pas donner de détail des opérations de terrain. »

Message reçu cinq sur cinq, on maintiendra donc le mystère. Ces précautions, qui, au premier abord, peuvent sembler un brin excessives aux néophytes, relèvent en fait de l’absolue nécessité au regard des enjeux locaux.

Compétition

Le département de l’Aveyron est confronté à une situation unique en son genre sur le continent européen. « En septembre 2019, on a découvert dans un plan d’eau des individus de l’espèce des écrevisses à taches rouges. C’est la première fois qu’elle est détectée en Europe et j’ose espérer que ce sera la dernière » souffle Théo Duperray, l’un des spécialistes nationaux sur ce sujet. Une présence doublement problématique car l’Aveyron est déjà en prise avec deux espèces exotiques envahissantes, l’écrevisse signal ou de Californie (Pacifastacus leniusculus), et, dans une moindre mesure, l’écrevisse américaine (Orconectes limosus). « L’Aveyron est un département “condamné” en matière d’invasion par l’écrevisse signal. Elle est présente sur au moins 4000 à 5 000 km de cours d’eau. Il n’y a honnêtement plus aucun espoir d’éradication » poursuit notre spécialiste. Une colonisation d’espèces invasives qui hypothéquait déjà énormément la survie de l’espèce autochtone, l’écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes). La présence dans les cours d’eau aveyronnais d’une espèce exotique envahissante supplémentaire pourrait bien provoquer son extinction.

L’arrivée en France des premiers spécimens originaires du nord-ouest des États-Unis date du début des années 1970. En quelques années, ces crustacés décapodes vont proliférer à grande vitesse et envahir l’ensemble de l’Hexagone. « En1977, une première enquête sur l’évolution des différentes espèces d’écrevisses recensées sur le territoire national ne donne rien sur la californienne. En1988, on en détecte en Normandie et dans le centre de la France. Celle de2006 montre qu’elle est présente dans quasi tous les départements français » note Thierry Andrieu, de l’Office français de la biodiversité (OFB). Une invasion dans l’Aveyron qui ne doit rien au hasard, bien au contraire. Même si aucun responsable n’a jamais été officiellement identifié, tous les indices semblent pointer vers la même direction : la cupidité humaine.

« Selon toute vraisemblance, elles ont été implantées volontairement par un pisciculteur pendant plusieurs années, avec l’idée d’augmenter les populations dans les cours d’eau. La raison ? Pour les pêcheurs, elles peuvent faire de sacrés beaux sujets. C’est ce qui a sûrement été recherché » indique Martine Guilmet, hydrobiologiste à la Fédération de pêche de l’Aveyron. L’écrevisse américaine est, elle, arrivée encore plus tôt : « Sa présence remonte au début du XXe siècle sans que l’on sache faute de données, comment elle s’est retrouvée là » précise Thierry Andrieu. Mais de ces deux espèces, c’est la signal (ou californienne) qui est la plus problématique, l’américaine étant « confinée à de petits espaces » ajoute Martine Guilmet.

L’écrevisse signal, elle, possède clairement l’esprit aventureux des pionniers américains de la conquête de l’Ouest. Mère Nature l’ayant même dotée d’un certain nombre d’atouts pour y parvenir, comme l’indique Théo Duperray : « Elle a un potentiel de reproduction qui est beaucoup plus important que l’écrevisse à pattes blanches. Alors que cette dernière pond de 70à 100œufs par an et par mère, la californienne en pond de150 à 350par mère et aune croissance plus rapide. Elle est également bien plus agressive que l’écrevisse autochtone et consomme des bivalves, des invertébrés, ainsi que des poissons vivants et même des écrevisses. » À côté, la française fait office de grande timide.

Hécatombe

Mais, au-delà de la compétition des populations sur l’habitat et les ressources biologiques, ces espèces exotiques envahissantes, signal comme américaine, transportent dans leurs bagages une sorte d’arme bactériologique ultime : la peste de l’écrevisse. « Ces espèces sont des porteuses saines de la peste de l’écrevisse qui est fatale pour la pattes blanches. Si elles entrent en interaction, c’est l’hécatombe! En Ardèche, à l’automne2021, des écrevisses signal ont été déversées en amont d’une population de pattes blanches. En un mois, au minimum 100 000individus ont péri… En été, avec la chaleur, ça se serait passé en dix ou quinze jours à peine » raconte Théo Duperray. La coexistence entre ces deux espèces est tout bonnement impossible selon lui. La situation aveyronnaise en est un parfait exemple.

Depuis vingt ans, les différents travaux d’inventaire effectués démontrent tous l’érosion inexorable des populations d’écrevisse à pattes blanches. Une disparition que chaque habitant est à même de constater. Thierry Andrieu, originaire de l’Aveyron, peut lui-même en témoigner : « Jeune, je pêchais dans les petits ruisseaux du Ségala [région qui s’étend sur l’ouest du département et sur le nord du Tarn], on en trouvait partout. Aujourd’hui, sur cette partie du département, il doit rester une trentaine ou une quarantaine de cours d’eau qui accueillent des populations relictuelles d’écrevisse à pattes blanches. » D’où les craintes que fait peser l’arrivée d’une nouvelle espèce exotique envahissante : la fameuse écrevisse à taches rouges. En septembre 2019, un pêcheur tombe sur la bestiole et alerte la Fédération de pêche de l’Aveyron. « Au départ, il était réticent à nous dire à quel endroit il l’avait pêchée. Mais, finalement, il nous l’a indiqué et on a pu constater l’ampleur des dégâts » souffle Martine Guilmet.

Sujet sensible

Après des premiers relevés, la présence de Faxonius rusticus est attestée. De quoi donner quelques sueurs froides. « Comme c’est inédit sur le continent européen, nous n’avons aucune donnée sur elle dans ce contexte-là. Mais, selon la littérature scientifique américaine, l’écrevisse à taches rouges est réputée plus agressive que la signal. La puissance développée dans ses pinces est encore plus importante. C’est une espèce reconnue pour s’adapter à de nombreuses situations. Elle pose même des problèmes d’invasion biologique sur son propre continent… » relève Théo Duperray. Et de poursuivre son rôle d’oiseau de mauvais augure : « Il y a un risque que la pattes blanches soit confrontée à une nouvelle souche génétique de la peste de l’écrevisse. Ce qui ajoute une menace supplémentaire sur cette espèce déjà en déclin sévère. »

Mais, cette fois, la catastrophe pourrait bien être évitée. À peine deux ans après la découverte de cette nouvelle espèce – les premières vagues de Covid et les confinements successifs ayant fortement ralenti la manœuvre – un programme d’éradication est lancé, géré par le SMBV2A en partenariat avec la Fédération de pêche de l’Aveyron et l’OFB. « Quelque 5 000 individus ont été extraits du plan d’eau, préalablement vidangé, où elle avait été découverte. C’est énorme ! Ça veut dire que l’espèce était présente depuis plusieurs années » note Thierry Andrieu. Ce que confirme Théo Duperray : « Pour qu’il y en ait autant, il faut que l’introduction date de sept à quinze ans. » Dans ce plan d’eau, la situation est maîtrisée grâce à cette action. Du moins, devrait l’être : « Quand on travaille sur les milieux naturels, il faut toujours rester humble. Nous ne pouvons garantir à 100 % d’avoir éradiqué tous les individus », prévient notre spécialiste.

La difficulté supplémentaire étant, comme nous l’indique Martine Guilmet, que le crustacé se retrouve aujourd’hui dans des cours d’eau en aval du lieu de découverte. « Nous avons mené un travail de suivi et de destruction par de la prospection à pied, des pêches électriques et des pièges » précise Théo Duperray. L’innovante technique de l’ADN environnemental est également mise en œuvre : « Elle consiste à prélever de l’eau sur des points de réseau hydrographique limitrophes à l’endroit où ont été détectées ces écrevisses. Si l’on retrouve des traces d’ADN de Faxonius rusticus, cela indique sa présence en amont » poursuit-il. Ces moyens suffiront-ils à l’éradiquer ? Rien n’est moins sûr. Seule certitude : le temps est compté.

Marianne