Avignon (84) : L’Afrique au rendez-vous du festival du spectacle vivant contemporain (MàJ: «Autophagies», un spectacle sur le colonialisme culinaire)

Au Festival d’Avignon, « Autophagies » pose un constat : ce qu’on mange au quotidien provient de l’exploitation d’êtres humains sous-payés et qui travaillent dans des conditions déplorables.

…Pour l’autrice et metteuse en scène ivoiro-malienne Eva Doumbia, le projet est parti d’une histoire personnelle. Dans les années 80, « mon père immigré a ouvert sans doute l’un des premiers restaurants africains au Havre (Normandie) avec un associé tunisien qui faisait du couscous. Lui préparait le mafé et j’ai longtemps pensé que ce plat était traditionnel. Or c’est récent et lié au colonialisme : le riz ne poussait pas en Afrique, la pâte arachide a été importée par le colon des États-Unis », explique-t-elle à l’AFP. « Cette nourriture s’est imposée sur le continent, notamment en Afrique de l’Est, et les habitudes alimentaires ont été modifiées », ajoute-t-elle […].

Dans la salle, chaque spectateur reçoit un morceau de chocolat « équitable » fabriqué en Côte d’Ivoire. Présente sur le plateau aux côtés du chef, de deux autres comédiennes et d’un danseur, Eva Doumbia demande au public de remercier ceux qui ont « semé, planté, nourri, arrosé, transporté » cet aliment […].

La question des origines culinaires a pris de l’ampleur ces dernières années, comme en témoigne le succès du documentaire diffusé ce printemps sur Netflix High on the Hog, qui retrace l’influence des traditions alimentaires et culinaires africaines dans la gastronomie américaine, en évoquant notamment l’apport des esclaves aux États-Unis […].

« La prise de conscience est encore limitée à des gens informés », estime Eva Doumbia […]. Dans ses spectacles, elle interroge sans cesse la manière dont les rapports raciaux hérités du colonialisme s’expriment encore en société. Il y a dix ans, dans Mon cheveu et moi, un spectacle-cabaret sur l’histoire du traitement du cheveu crépu, elle racontait une histoire d’aliénation au modèle occidental, avec des femmes noires voulant lisser à tout prix leurs cheveux […].

Après six représentations, Autophagies a dû être annulé en raison de cas contacts au Covid-19 parmi les membres de l’équipe, a annoncé le festival dimanche, précisant que la compagnie était « mise à l’isolement ».

L’Orient Le Jour


16/07/2021

L’Afrique est bel et bien représentée cette année au Festival d’Avignon avec des metteurs en scène venus des quatre coins du continent, de Guinée ou du Rwanda, du Sénégal ou de Côte d’Ivoire. On regrettera l’annulation du Sacrifice de la chorégraphe Dada Masilo sur la musique du Sacre du Printemps de Stravinsky. Originaire d’Afrique du Sud, la troupe, qui compte plusieurs cas de Covid, n’a pu quitter le pays. 

Mais d’autres seront là pour porter bien haut les couleurs chatoyantes du continent, notamment le Sud-Africain Brett Bailey qui, à la lisière du théâtre et de la musique, nous plonge au cœur du récit de Samson (du 6 au 13 juillet au gymnase du lycée Aubanel) pour le transposer aussi bien au temps des colons que dans nos sociétés contemporaines de capitalisme sauvage, de migrations et de xénophobie. Traversé par une transe rituelle exaltée, Samson devient le symbole de l’humiliation et de la rage réprimée des peuples asservis d’hier et d’aujourd’hui. 

« Mais au-delà de la violence et de l’héroïsme du mythe, j’y trouve aussi une grande tristesse, précise Brett Bailey. Un des thèmes principaux de mon travail est la perte : celle du foyer, de soi-même, de la foi, de la beauté fragile face aux forces aveugles de l’avarice. Mon interprétation poétique du récit le fait entrer en collision avec le XXIe siècle et l’orchestre avec mes préoccupations sur la migration, le sectarisme, le colonialisme et les politiques capitalistes oppressives ». 

Debout et libre. Voilà comment résumer la création originale qui part à la rencontre de trois hommes ayant choisi l’écriture comme art de toutes les résistances : René Char, le poète, Frantz Fanon, le médecin, et Felwine Sarr, l’économiste sénégalais pour qui la littérature est une nécessité vitale. À leurs côtés, Dorcy Rugamba, metteur en scène, Marie-Laure Crochant, comédienne, T.I.E. et Majnun, musiciens, unis dans une quête incessante de liberté et par la même volonté de nous proposer « des mondes habitables » dans Liberté, j’aurai habité ton rêve jusqu’au dernier soir à la Collection Lambert (du 15 au 20 juillet).

Dorcy Rugamba est un dramaturge, metteur en scène et comédien rwandais qui s’est installé en Belgique après le génocide des Tutsis en 1994. Il a été en partie formé aux arts de la scène par son père, l’écrivain, chorégraphe et compositeur, Cyprien Rugamba. En 2012, il a créé Rwanda Arts Initiative, centre d’art à Kigali, qui s’est doté en 2019 d’une maison d’édition publiant des auteurs dans les langues africaines. « J’aime beaucoup son travail qui pose la question de la reconstruction par le geste théâtral, explique Felwine Sarr. Avec lui nous avons cherché à donner une certaine sensualité au spectacle. Cela passe par la grande diversité des matières — textuelles, sonores, visuelles — qui composent ce spectacle pluridisciplinaire. La musique est un acteur à part entière du récit ».

Parmi les spectacles « participatifs », figure aussi Autophagies d’Eva Doumbia, « une eucharistie documentaire » donnée au Complexe socioculturel de la Barbière (du 14 au 20 juillet), à l’issue de laquelle le public sera invité à manger le mafé qui aura été préparé sous ses yeux, « à partir d’ingrédients comme les bananes, le riz ou les cacahuètes qui racontent une histoire néo-coloniale ». Eva Doumbia propose parallèlement de s’interroger sur la dimension politique des nourritures. En revenant avec humour et tendresse sur leur provenance et leur mode de culture, les aliments, ici doués de parole, déjouent la pensée commune et modifient ce que nous percevons. 

Enfin, saluons la présence du Guinéen Hakim Bah, auteur de nombreuses pièces de théâtre, récompensées par des prix internationaux. Installé en France, il assure la direction artistique du festival Univers des Mots en Guinée. A Avignon, il proposera plusieurs lectures notamment « Déconstruire les récits dominants pour porter un autre regard sur le monde » et « Délivrance » de Marie NDiaye. 

Une programmation qui ne manquera pas de piment pour nous entrainer aux rythmes de l’Afrique, toujours vibrante. 

Toute la programmation ici : https://festival-avignon.com

Opinion Internationale