Avignon (84) : Une exposition dénonce le racisme et les discriminations dans le milieu de l’archéologie

En Avignon jusqu’au 24 septembre, l’exposition « Archéo-sexisme» alerte sur le problème des discriminations, et notamment du sexisme, dans le milieu de l’archéologie francophone. Aux témoignages illustrés de victimes anonymes s’ajoutent des portraits d’archéologues vauclusiennes qui, elles aussi, mettent en lumière le patrimoine français.

« Tu sais un chantier c’est extrêmement difficile, avec ton gabarit de crevette, je ne suis pas certain que tu tiennes la route »« Pour des filles, elles se débrouillent pas mal avec une pioche »« C’est quand même bien malheureux d’avoir deux femmes sur le chantier et que ce soit à l’homme de faire le ménage »« Avec qui t’as couché à l’institut pour avoir un contrat ? ». Sur des panneaux géants, exposés dans la chapelle Saint Charles où se tient l’exposition « Archéo-sexisme », des témoignages d’anonymes mettent en lumière ce qui, pour certain.e.s, relève encore de la découverte : le milieu de l’archéologie n’est pas épargné par le sexisme. Indiana Jones est un homme machiste. Ce n’est clairement pas un modèle d’ouverture et cela donne l’impression qu’un archéologue est forcément un homme à gros bras qui sauve des femmes à la fin. – Laura Mary, archéologue, fondatrice de Paye ta Truelle

« L’archéologie a cette réputation d’être une discipline un peu fun et bienveillante car, dans l’imaginaire collectif, elle est souvent fantasmée. On lui associe des images de pyramides en Egypte, d’aventures en terres inconnues ou de personnages héroïques comme Lara Croft et Indiana Jones. Dans les faits, ce n’est pas vraiment le cas. D’autant qu’Indiana Jones est un homme machiste. Ce n’est clairement pas un modèle d’ouverture et cela donne l’impression qu’un archéologue est forcément un homme à gros bras qui sauve des femmes à la fin », remarque Laura Mary, jeune archéologue belge et fondatrice de Paye ta Truelle. Un projet qui, depuis 2017, récolte via les réseaux sociaux des témoignages anonymes d’archéologues et d’étudiants en archéologie victimes de harcèlements sexuels et/ou de discriminations.

L’exposition est également présente en Belgique depuis 2020 et arrivera en Suisse à la mi-septembre. Elle sera présentée à l’Université de Montréal, au Québec, en janvier 2022. 

Le chantier : un lieu propice au sexisme

Si elle consiste à étudier le passé, « l’archéologie n’est pas totalement déconnectée du monde présent dans lequel elle évolue », constate Emilie Fencke, commissaire de l’exposition. Son envie en tant que cheffe du service d’archéologie du Vaucluse : « casser cette image d’Epinal et montrer ce qu’est réellement la pratique de l’archéologie ». Elle prend alors contacte avec l’association Archéo-Ethique lancée par les archéologues Béline Pasquini et Ségolène Vandevelde, qui, en partenariat avec le projet Paye ta truelle, a imaginé cette exposition itinérante présentée en France depuis 2019.

Déjà présentée dans différentes institutions académiques dont l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et le Musée archéologique de Namur en Belgique, Archéo-sexisme a pour objectif de sensibiliser avant tout les professionnels du milieu. « Lorsque nous présentions le projet d’exposition à nos collègues, ce qu’on nous a parfois répondu c’est : « Le sexisme en archéologie, ça n’existe pas ! ». Pourtant, les exemples ne manquent pas, que ce soit sur le terrain, dans les laboratoires, ou dans le milieu universitaire, comme le déplore Laura Mary, membre désormais active d’Archeo-Ethique.

Plusieurs témoignages rapportent notamment de nombreuses remarques sexistes et agressions sur les chantiers de fouilles. Sur le chantier-école de son université, une étudiante raconte que le professeur qui dirigeait les fouilles et ses assistants s’amusaient à jeter des graviers dans son décolleté alors qu’elle était en train de piocher. « Ils avaient même élaboré un calcul de points selon l’endroit où ils allaient atterrir. » Une autre se souvient que le responsable d’opérations l’a attrapée par les tresses « comme s’il me prenait par derrière. Ce qui l’a beaucoup fait rire. » Tétanisée et humiliée, « je ne me suis plus jamais coiffée comme ça ».Une organisation sexiste du travail est aussi parfois imposée, avec une division genrée des tâches assumée.

Association Archéo-Ethique

Le chantier est particulièrement propice au développement de situations sexistes. « Tout d’abord, parce qu’il engage le corps (la position la plus répandue pour fouiller consiste à s’agenouiller les fesses en l’air et tête en bas). Il fait aussi cohabiter un groupe de personnes pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois dans un ‘hors temps’, en autarcie et dans une situation de promiscuité, explique l’association Archeo-Ethique. Une organisation sexiste du travail est aussi parfois imposée, avec une division genrée des tâches assumée. »

Toutefois, le problème du sexisme en archéologie ne se limite pas au chantier. Si les femmes archéologues sont presque aussi nombreuses que les hommes en début de carrière, leur proportion ne fait que diminuer avec l’élévation du niveau hiérarchique. Selon un rapport de l’Observatoire de l’égalité femmes-hommes dans la culture publié en 2016, si les femmes sont majoritaires dans les études d’archéologie (58%), ce chiffre tombe à 26% pour celles qui en ont fait le métier et qui font des recherches. De jeunes femmes archéologues rapportent les remarques et gestes sexistes qu’elles ont subis.

Femmes, archéologues et pionnières

Pour autant, cette exposition rappelle que malgré le sexisme ambiant, des femmes ont permis d’ouvrir la voie à d’autres. S’il a longtemps été l’apanage des hommes, attirés par la richesse historique de ses six cités romaines, le département du Vaucluse est aussi le théâtre de belles réussites au féminin. Cinq portraits d’archéologues vauclusiennes sont ainsi présentés dans la nef de la chapelle.

Parmi elles, Marie-Thérèse Jouve. Au 19e siècle, elle fait partie des premières à s’intéresser à l’archéologie et à en faire son métier. « Passionnée d’art, de photographie et par le patrimoine bâti et enfoui de sa région, Cavaillon, cette femme érudite issue d’un milieu bourgeois est rapidement identifiée comme une référente par les habitants qui lui rapportent leurs découvertes », retrace Emilie Fencke. La Cavaillonaise va alors inventorier tout ce patrimoine, en plus d’acquérir sur les deniers familiaux une partie de la colline Saint-Jacques. Un réservoir pour des fouilles éventuelles encore aujourd’hui décrété réserve archéologique (inconstructible).

L’exposition rend également hommage à Charlette Arcelin-Pradelle. Réputée pour son franc-parler, cette archéologue de terrain est à l’origine d’une des premières analyses carpologiques entreprises sur des chantiers de fouille en France. « Lors de fouilles sur l’oppidum gaulois du Mourre de Sève à Sorgues, elle a en effet mis en oeuvre une méthodologie novatrice en collectant des restes de graines et de fruits conservés dans les sédiments archéologiques puis en les faisant analyser en laboratoire », explique sa contemporaine. Peu de temps après sa nomination au poste de Direction des Antiquités historiques en Aquitaine – elle est l’une des premières à accéder à ce poste -, Charlette Arcelin-Pradelle décède brutalement en 1983. Ses études sur le Mourre de Sève restent alors inachevées…

Jusqu’à ce que vingt ans plus tard, une jeune diplômée en archéologie, Maeva Serieys reprenne ses recherches. En 2014, dans le cadre d’un projet collectif de recherche (PCR), Pascal Marrou, ingénieur de recherche du Service régional de l’Archéologie (DRAC-PACA) et elle, constituent un groupe de chercheurs pour réexaminer et analyser les précieuses données collectées sous la direction de Charlette Arcelin-Pradelle. Ces travaux ont notamment permis de faire remonter les origines de la viticulture dans le Vaucluse au VIe siècle avant notre ère.

L’exposition “Archéo-sexisme” met en lumière plusieurs archéologues pionnières, dont Marie-Thérese Jouve.

Une charte et un label Chantier-Ethique

En plus de mettre en lumière les femmes archéologues, l’exposition « Archéo-sexisme » pointe aussi le fait que le sexisme peut parfois être couplé à du racisme, du validisme (discrimination basée sur le handicap), de l’homophobie ou de la transphobie. Les travaux d’une archéologue ont été qualifiés « d’exotiques » en raison de sa couleur de peau. Et de rajouter : « Un prof m’a demandé si j’étais adoptée, parce que j’étais noire. Comme j’étais un peu la seule et qu’il voyait que j’avais du potentiel et de la culture, c’est forcément que je devais être adoptée. »Je suis devenue ‘La Lesbienne’. On dormait dans des dortoirs non-mixtes et la question des chambres a aussi posé problème.

Témoignage d’un-e archéologue

Alors qu’elle est bénévole dans une petite équipe chargée d’un suivi archéologique de construction d’un gazoduc, une jeune archéologue devient « l’attraction » du groupe à la découverte de son orientation sexuelle. La nouvelle se répand et le milieu de l’archéologie fonctionnant en vase clos, « Je suis devenue ‘La Lesbienne’. On dormait dans des dortoirs non-mixtes et la question des chambres a aussi posé problème. Je n’étais pas très à l’aise. Certains étaient bienveillants mais la majorité me considérait plutôt comme une bête curieuse, une ‘anomalie’, et ne savait pas trop où me placer », déplore une personne trans non-binaire.

« Beaucoup de professionnels du milieu, après avoir vu l’exposition, nous ont dit qu’ils ne se rendaient pas compte de l’ampleur de ces discriminations. Les femmes archéologues nous serrent la main et nous remercient, des hommes aussi nous disent que cela leur a ouvert les yeux sur leur métier », confie Laura Mary. La plupart font part de leur souhait de participer au changement. A leur disposition un outil développé par l’association Archéo-Ethique et le projet Paye ta truelle : le label Chantier-Ethique. « Pour l’obtenir, il faut que les responsables de chantier ainsi que tous les fouilleurs aient signé la charte de bonne conduite et s’engagent à la respecter, précise Laura Mary. Une vingtaine de chantiers sont déjà labellisés. Avant ça, il n’y avait aucune réglementation pour encadrer et attirer la vigilance sur tout ce qui est lié aux discriminations. »

L’exposition a fait appel à différentes illustratrices afin de mettre en image les nombreux témoignages présentés.

L’archéologie du genre

D’autant plus que mettre à mal ce sexisme n’est pas sans influence sur les pratiques archéologiques elles-mêmes. La réflexion féministe, à travers l’archéologie du genre, ou “gender archaeology” en langue anglaise, a ainsi constaté que l’interprétation des données archéologiques est influencée par différents paramètres socioculturels et personnels. « Les comportements et activités des hommes blancs appartenant à l’élite sont souvent considérés comme la norme représentative de l’ensemble de la culture », affirme l’auteure de l’article L’archéologie du genre : une introduction, publié sur simonae.fr.

Les archéologues vont penser que les hommes et les femmes diffèrent par nature, qu’ils et elles sont naturellement différent.e.s et que cela détermine tous leurs comportements. – Laura Mary

Mobilier de la tombe de Vix, au pied du Mont Lassois (Musée du châtillonnais).

De grandes découvertes archéologiques ont ainsi pu être appréhendées d’un point de vue biaisé. Le cas le plus célèbre est celui de la princesse de Vix dont la tombe a été découverte en Bourgogne, en 1953. « A l’époque, il apparaît évident pour les chercheurs qu’il s’agit de la tombe d’un homme car elle contient des bijoux, mais surtout un char et de nombreuses armes, retrace Emilie Fencke. Seulement, lorsque les anthropologues ont analysé le squelette, ils ont bien été obligés de constater que la tombe était celle d’une femme. » Un résultat rejeté en bloc par les archéologues.

« Les archéologues vont penser que les hommes et les femmes diffèrent par nature, qu’ils et elles sont naturellement différent.e.s et que cela détermine tous leurs comportements », s’insurge Laura Mary. En analysant le mobilier funéraire de tombes préhistoriques de l’âge de fer, en Champagne, la doctorante Chloé Belard a aussi constaté que lorsque les chercheurs y trouvaient des armes, sans faire d’analyses anthropologiques, c’était forcément celle d’un homme. A l’inverse, celles contenant des bijoux étaient, selon eux, celles de femmes. Parce que ne contenant aucun de ces objets, un grand nombre de sépultures d’individus n’ont pas été identifiés dans les nécropoles. « La représentation funéraire d’un défunt est réalisée en fonction de la reconnaissance collective, par les membres de son groupe, de sa catégorie de genre en même temps que de son âge et de sa classe sociale. L’impact de ces différentes variables sur les pratiques funéraires doit ainsi être recherché », plaide la chercheuse.

Lorsque des armes sont trouvées sur un site funéraire, on pense systématiquement qu’il s’agit de la tombe d’un homme.

« Il faudra du temps pour que les mentalités évoluent et je ne pense pas connaître une égalité parfaite dans le domaine de l’archéologie de mon vivant », prévoit Laura Mary qui en janvier 2020 a lancé, en collaboration avec l’European Association of Archaeologists (EAA), une vaste enquête à l’échelle européenne sur les discriminations dans le milieu de l’archéologie. « Les gens ont besoin de chiffres pour être convaincus. Plus on aura d’informations à communiquer et plus on arrivera à changer les choses. On commence seulement à creuser le sujet pour les générations futures ! »

TV5 Monde