Bande dessinée : “9603 kilomètres”, l’odyssée de deux enfants migrants afghans sur le chemin de l’eldorado européen

Le réalisateur Stéphane Marchetti, prix Albert Londres 2008, a cette fois choisi la bande dessinée pour raconter l’odyssée de deux enfants afghans, contraints de fuir leur pays pour échapper à la vengeance des Talibans. 9 603 kilomètres, c’est la distance qu’ils vont parcourir jusqu’à la « jungle » de Calais.

L’occasion de rappeler que, en cette période de pandémie, les migrants et les réfugiés empruntent toujours des routes pleines de danger, avec l’espoir d’une vie meilleure.

LA MORT DU PÈRE

Province de Khost en Afghanistan, 2014. Shafi et Adil jouent au cricket avec leurs amis au milieu de leur village. Les deux jeunes cousins sont stoppés net par le retentissement d’une bombe. Ils courent pour retrouver le père du premier qui était non loin de la déflagration. Il est sain et sauf mais les dégâts sont importants et les morts nombreux.

Quelques jours plus tard, Adil porte du thé à son père abrité sous un des arbres de leur ferme. « Baba » s’écrit le jeune garçon lorsque l’homme s’effondre, la main sur le cœur. Il vient de subir une crise cardiaque dont il ne se relèvera pas.

Deux mois plus tard, Kunzar, le frère du défunt s’entretient avec Adil. Il vient d’épouser sa mère et lui explique qu’il va aller étudier dans une madrassa.

FUIR L’AFGHANISTAN DES TALIBANS

Cette école coranique tenue par des talibans formate les enfants pour devenir des martyrs. Au printemps 2015, Adil est prêt. Des hommes lui accrochent une ceinture d’explosifs autour de son abdomen. Sa mission est simple : se faire sauter à côté du commissariat de la police afghane locale. Mais ironie du sort, le bouton pressoir ne fonctionne pas et le petit garçon doit fuir.

Sa mère l’emmène chez un autre de ses oncles qui lui intime l’ordre de partir pour rejoindre son frère Mohammed en Angleterre. Adil doit fuir l’Afghanistan des talibans s’il veut sauver sa peau.

« – En Angleterre, on pourra gagner plein d’argent ! On pourra s’acheter des beaux vêtements !

– Tu rêves cousin ! Pfff… Combien de temps on va mettre pour aller en Angleterre ?

– Je sais pas trop. Quelques jours ? Je ne sais même pas où c’est l’Angleterre ! »

Shafi rit de sa réplique. Les deux cousins montent à bord d’une voiture de passeur. C’est le début d’une aventure, un exil sans retour…

9603 KILOMÈTRES D’UN EXIL SANS RETOUR

9603. 9603 kilomètres. 9603 kilomètres longs et fastidieux d’un chemin parsemé d’embûches, tel est le propos de cet album poignant de Stéphane Marchetti et Cyrille Pomès. Si les trajets parfois mortels des migrants sont souvent difficiles à nos yeux, les auteurs ont choisi deux enfants, une histoire encore plus délicate pour nous Européens.

Adil et Shafi sont petits. Ce ne sont encore que des enfants ! Respectivement 12 et 14 ans, leur périple les fera grandir comme personne. Sur leur route, ils croiseront des passeurs avides d’argent, des policiers parfois violents, des bandes organisées qui voleront leurs économies, des membres d’associations d’aide parfois démunies face à leur détresse, mais également des hommes qui les soutiendront et les accompagneront dans vers un ailleurs meilleur.

Pourquoi fuir ? Pourquoi quitter ceux qu’on aime ? Pourquoi jouer avec sa vie sans jamais savoir si le but sera atteint ? Telles sont les multiples questions que se poseront Adil et Shafi, deux enfants seuls dans l’adversité.

DE ETENESH À L’ODYSSÉE D’HAKIM, LA BANDE DESSINÉE COMME HAUT-PARLEUR DES MIGRANTS

Depuis quelques années, la bande dessinée s’est emparée de la thématique des migrants et de l’émigration. Si 9603 kilomètres est un album fort et bouleversant, d’autres auparavant l’ont aussi été. Ainsi EteneshLes nouvelles de la Jungle de CalaisLa fissure, Les mains invisiblesLa cicatriceHumains la Roya est un fleuve et la merveilleuse série L’odyssée d’Hakim sont autant de parcours de vie qui interrogent nos consciences.

Avec ces quelques références, d’autres le sont pour les plus jeunes. Ainsi, Koko au pays des toutousAzil chez Gaétan Becpincé ou encore le tome 9 d’Anuki sont des albums idéaux pour pouvoir aborder le sujet avec des plus petits.

LUEURS D’ESPOIR

9603 kilomètres est dur, poignant parfois sombre, mais le récit comporte de vraies lueurs d’espoir dans cette odyssée. Malgré les obstacles et les désillusions, des personnes croisées ou des cachettes d’argent permettent à Adil et Shafi d’avancer.

Même s’ils seront séparés un temps, les deux cousins restent optimistes. Shafi est une boule d’énergie positive. Il fait des blagues et rit souvent malgré les temps délicats.

« Si haute soit la montagne, on y trouve toujours un sentier. »

La mère et l’oncle d’Adil restés en Afghanistan veillent sur eux malgré la distance. Leurs pensées se mêlent aux adultes qui aident les deux cousins sur leur chemin de l’exil. Ainsi, Daoud sera le grand frère qu’ils n’ont jamais eu. Philosophe, il les poussera pour arriver jusqu’à Calais.

CYRILLE POMÈS, UN AUTEUR ENGAGÉ

Avec 9603 kilomètres, Cyrille Pomès enrichit son œuvre engagée d’un album sur les migrants qui lui tient à coeur. L’auteur que nous avions rencontré à Saint-Malo en 2019 lors de la sortie du Fils de l’ursari nous confiait que : « L’exil et le déracinement [l’attiraient] et par voie de conséquence l’exclusion et de l’injustice. »

Ainsi après les Roms dans Le fils de l’ursari et les soulèvements et révolutions arabes avec Le printemps des arabes et La dame de Damas, Cyrille Pomès poursuit sa réflexion de dessinateur et de citoyen avec ce nouvel album où l’enfance avec ses peurs, ses questionnements et sa naïveté sont au cœur d’un récit touchant.

9603 kilomètres d’un exil forcé pour un ailleurs meilleur. L’odyssée d’Adil et Shafi comme regard touchant de femmes, d’enfants et des hommes sur le chemin de l’eldorado, le pays d’or et d’espoirs. Tant de sacrifices pour toucher la terre tant espérée…