Bande dessinée : “Chez toi”, une oeuvre sur la grossesse des migrantes

Mona est une réfugiée syrienne, originaire de Homs, qui a fui la guerre avec son compagnon. A Athènes, elle reçoit la confirmation qu’elle est enceinte, de la bouche d’une sage-femme travaillant pour une ONG. Cette grecque, c’est Monika, mère d’une fille de trois ans, qui s’éloigne peu à peu de son mari, chômeur depuis le début de la crise. Ces deux femmes vont être liées le temps de neuf mois…

Pour celui ou celle qui doit fuir sa patrie, quelques soient ses raisons, le déracinement ne peut jamais être comblé si l’on n’a pas un endroit que l’on peut appeler chez soi. Alors quand ce chez soi est une tente humide sur la terre cabossée d’un camp de réfugié, un squat à dix d’un petit appartement, l’exil ne finit jamais. Si le périple est entrevu, notamment la traversée, le point de départ n’est quasiment jamais abordé par Sandrine Martin, qui a choisi de parler de cette période de transit, qui semble sans fin, ballotage infini de refuge en errance, de temporaire en mieux-que-rien.

Ce transit, c’est la Grèce, où l’autrice a recueilli témoignages, espoirs et souffrances, de la part de différentes protagonistes pour construire un récit fictif mais qui est constitué d’une multitude de vérités agréées. Là où Fabien Toulmé s’était concentré sur le périple, Sandrine Martin se détache avec l’ajout d’un portrait en miroir, celui d’une sage femme grecque qui étouffe, coincée entre la crise de son pays, celle migratoire et pour finir, celle de son couple. Une femme authentique également, puissante dans ce qu’elle subit, véritable dans ce qu’elle ressent. Ainsi, les deux femmes créent une œuvre parlant à toutes et tous.

Cette dualité se retrouve dans le dessin, qui joue sur un bleu froid, mélancolique et omniprésent, pâle reflet d’une réalité difficile, qui est toutefois rehaussé de quelques traits d’un rouge furtif, chaleureux et poignant. D’une lèvre, d’un sac ou d’un écriteau publicitaire bien choisi, c’est un trait d’espérance qui s’infiltre dans les cases, de vie aussi quand les réfugiés se serrent dans leur tente, quand Monika s’épuise, quand les contrôles de police sont resserrés ou que la belle-mère grecque s’immisce pour de bon dans l’éducation de ses petits-enfants… Autant de détails qui confèrent là encore une puissance flamboyante à l’ouvrage.

Chez toi est une chronique de deux mondes qui se touchent, se relient sans vraiment se soutenir, alors que l’Humanité, la sororité universelle, ne demanderait que cela. Le temps d’un album, les portraits des éphémères Mona et Monika laissent voir une réalité difficile mais digne, fragile mais fière.