Bande dessinée : Comment devient-on raciste ?

Traiter d’un sujet comme le racisme à travers une œuvre graphique n’est pas facile: le risque est celui du simplisme, du didactisme pesant ou de la mièvrerie. Pas facile non plus à travers un tel média de ne pas se contenter de dénoncer mais d’expliquer. Cette bande dessinée, que l’on doit à un dessinateur et deux universitaires, y réussit de façon convaincante.

La démarche est originale, qui permet un traitement dynamique et efficace du sujet: le dessinateur se met en scène, il est le person – nage principal de ce qui se pré – sente comme un récit en images. Confronté au racisme et à l’assignation identitaire, il est empli d’une colère qui le ronge et le conduit à consulter un psychiatre. Mais il veut dépasser sa colère et va s’adresser à deux universitaires, une historienne et une anthropologue, les co-autrices de cette BD. Celles-ci peu à peu lui expliquent les mécanismes de la haine et du racisme.

Les dessins sont simples et élégants, les couleurs douces et agréables ; le dessinateur utilise les pages en variant la taille et le rythme des vignettes, évitant ainsi toute lassitude. Les explications des universitaires se font au cours de conversations dans des scènes de la vie ordinaire, une visite aux Puces, un repas amical, une discussion dans une bibliothèque…”

Elles sont illustrées par des vignettes très pédagogiques qui mettent en scène de petits personnages sans visage, voire des pions, qui jouent avec humour. Elles sont simples, accessibles, évitent des jugements de valeur ou les mises en cause mais, en exposant les faits, mettent en lumière les phénomènes, font comprendre facilement des notions telles que catégorisation, hiérarchisation, essentialisation… Elles rappellent l’histoire à travers des exemples diversifiés qui montrent l’universalité de la mécanique qui peut conduire au racisme.

En parallèle à ce discours scientifique posé, le dessinateur illustre sa colère à travers des person – nages monstrueux qui le hantent, eux aussi sans visage. En effet cette bande dessinée est aussi pour lui un parcours au cours duquel il va évoluer, prendre conscience de ce que le racisme produit en lui, de la haine qu’il génère en retour, et finalement va trouver une forme d’apaisement au moment de la naissance de son premier enfant. C’est ainsi que le livre se conclut par une dédicace à ce dernier: «Nour, je te dédie cet ouvrage en espérant qu’il te donnera les armes nécessaires pour ne pas céder à la paresse de la haine.» Un beau projet et une jolie réussite, à mettre entre toutes les mains.

Une BD de L. Méziane, C. Reynaud-Paligot, E. Heyer. Casterman.

Ligue des Droits de l’Homme