Béarn (64) : Les Cagots, ces « lépreux blanc », boucs émissaires oubliés

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Les cagots sont présents en France en Gascogne (des portes de Toulouse, jusqu’au Pays basque, en Armagnac, en Chalosse, dans le Béarn, en Bigorre et dans les vallées pyrénéennes), mais aussi dans le nord de l’Espagne (Aragon, Navarre sud et nord, Pays basque et Asturies) où ils sont désignés par le terme Agotes. Pendant plusieurs siècles, les Cagots ont été les victimes d’un racisme d’état. Retour sur une face sombre et méconnue de l’histoire du Béarn.

Les cagots vivant comme des proscrits et frappés de tabou, un nombre considérable d’interdictions dictées par la superstition pesaient sur eux : certaines étaient orales, mais d’autres étaient transcrites dans les « fors » (lois) de Navarre et du Béarn des XIIIe et XIVe siècles.

On leur prête différentes origines :

Leur provenance est mystérieuse, mais dans la plupart des hypothèses, ils correspondraient à une peuplade vaincue, de religion différente , donc hérétiques (barbares venus de l’est, wisigoths, arabes, ariens, cathares…). Ils apparaissent au X°s sous l’appellation de chrestiaas, ce qui laisse supposer qu’ils s’étaient convertis au catholicisme et faisaient même preuve de zèle dans le domaine de la pratique religieuse, d’où leurs surnoms qui laissaient entendre qu’ils étaient hypocrites. C’est sous cette dénomination qu’ils sont enregistrés dans le recensement de 1385 initié par Gaston Fébus

Le terme de lépreux se retrouve dans beaucoup de théories de spécialistes, à cause de la terrible épidémie de lèpre qui a sévi au retour des croisés contaminés (du 11ème au 13ème siècle). L’origine des cagots, si elle est considérée comme ayant un rapport avec la lèpre, peut expliquer la mise en place de mesures préventives telles que l’exclusion ou la séparation. En effet, ils vivaient à l’écart du bourg principal, dans des quartiers à part : les cagots s’apparentent à la caste des intouchables en Inde.

A cause de leur origine, beaucoup d’interdictions pèsent sur cette communauté

Défense d’entrer au moulin, de marcher pied nu, d’élever du bétail ou d’exploiter des terres agricoles. Ils ont parfois l’obligation de porter un signe distinctif sur leurs vêtements,  une patte d’oie de couleur rouge, pour qu’on puisse les reconnaitre. Ils sont obligés de se marier entre eux, au sein des communautés de cagots. De nombreux historiens évoquent l’hypothèse de nombreuses tares physiques et intellectuelles parmi les cagots, liées à la consanguinité.

Leur rapport à la religion est particulier. Dans la plupart des églises en Béarn, une porte leur était réservée. Elle est souvent étroite, et basse, afin de les obliger à se baisser en signe de soumission. Ils avaient leur propre bénitier, comme à Monein, et restaient souvent dans le fond de l’église.

Leur métier était souvent imposé, et lié au travail de matériaux « neutres », qui ne transmettaient pas de maladie, selon les croyances de l’époque. La plupart des cagots exerce les métiers du bois, charpentiers pour la majorité d’entre eux, mais aussi menuisiers, tonneliers, fabricants de cercueils.

Repoussés à l’extérieur des villages, en lisière de forêts, ils furent assimilés à des lépreux qui devaient les côtoyer, ainsi que tous les parias successifs . Selon une croyance tenace , on pouvait les reconnaître à certains traits physiques, comme leurs pieds palmés ou l’absence de lobes à leurs oreilles. Ils ne devaient pas se déplacer les pieds nus de peur qu’ils ne transmettent de maladie, ni laisser pousser de trop leurs cheveux.

On leur prêtait des pouvoirs paranormaux, contradictoirement, aussi bien négatifs que positifs (guérisseurs)…C’est ainsi qu’on disait que parfois, les fruits pouvaient se dessécher en un instant à leur seul contact.  L’irrationnel ayant ses raisons que la raison ignore, ils faisaient parfois office de médecin et de sage-femme (sic!). Toute fonction publique leur était par contre interdite, ainsi que toute possession foncière. 

Ils avaient bien entendu leur propre fontaine dont le nom s’est perpétué dans quantité d’endroits en Béarn. (la houn dous cagots.., la hounda de la cagote…) Ils se spécialisèrent dans le domaine du bois, du fait de leurs hébergements situés en bordures de forêts et surtout du fait que le bois était censé ne pas communiquer de maladie (peste, lèpre..). Ainsi leur tendait-on  les marchandises, ainsi que les hosties à l’église, au bout d’une longue palette de bois. Ils acquirent d’ailleurs une telle maîtrise en ébénisterie, confection de tonneaux et charpente, qu’ils finirent par devenir incontournables en Béarn, pour tout ce qui concernait les ouvrages en bois.  
Autre signe d’ostracisme, ils avaient leur petite entrée latérale particulière dans les églises, leurs places dans un renfoncement obscur , leur propre bénitier…et leur cimetière particulier (qu’ils partageront plus tard avec les huguenots) . On les obligeait à se signaler quand ils arrivaient dans le village,  par des bruits de crécelles, et à porter un signe dénonçant leur état: une patte d’oie rouge. Leur rejet dura plusieurs siècles et malgré la publication d’édits en leur faveur, il fallut attendre la Révolution pour enregistrer une rupture définitive avec cet honteux  passé. Pourtant, au début du siècle dernier , les gens savaient encore qui en était…

Mis à l’écart, victimes d’une sorte de racisme populaire, fortement ancré localement, il leur était défendu, selon les lieux, sous les peines les plus sévères, d’habiter dans les villes et les villages. Ils vivaient dans des quartiers spéciaux, dans des hameaux ou villages isolés, souvent d’anciennes léproseries. Ces hameaux avaient leur fontaine, leur lavoir et souvent leur propre église et parfois un petit établissement hospitalier géré par un ordre religieux.

Les chercheurs et historiens évaluent aujourd’hui l’apparition des « crestians » ou « chrestias » au XIIIe siècle. la désignation a peut-être été synonyme en gascon de « lépreux blancs ». Les lépreux étaient quant à eux désignés sous le nom de pauperes Christi « pauvres du Christ », à rapprocher des Anawim, les « pauvres de Yahvé ». On pensait peut-être à l’époque à un principe de précaution dicté par Dieu, d’où le terme de crestian.

Les crestias sont appelés, à Bordeaux, ladres (voleur en occitan gascon) qui signifiait lèpre en ancien français, terme aussi à rapprocher de ladrón signifiant voleur ou pillard en espagnol et donc synonyme de bagaude, duquel cagot pourrait être issu. Les chroniques les désignent souvent encore par les dénominations de capos, gaffos, tous termes de mépris qui signifiaient aussi lépreux. À cette même époque on les appelait aussi des noms de Lazare.

D’ailleurs, dans certains textes du XVIe siècle, le terme cagot et ses équivalents sont employés comme des synonymes de « lépreux ». En béarnais, ce terme signifiait « lépreux blanc ». Les dénominations de Gahet (gahets, gahetz, gafets, gaffets) et de Gahouillet, forme pyrénéenne du castillan gajo lépreux, sont aussi utilisées.

Lèpre désigne au Moyen Âge différentes maladies de peau mal définies : la lèpre rouge est presque toujours mortelle ; la lèpre blanche ou lèpre tuberculeuse présente des signes semblables, mais peut se stabiliser. Toutes les maladies de peau, donc visibles, étaient assimilées à une lèpre, une ladrerie, d’un mot hébreu rattaché à Lazare. Tous ces malades inspirent la peur de la contagion et sont isolés hors des villages. La seule et mauvaise connaissance des maladies de peau visibles, sous le terme générique de lèpre, induisait faussement que toutes ces maladies étaient transmissibles par le contact et se transmettaient dans les générations.

Quoique réduits depuis des siècles à n’avoir de relations normales qu’entre eux, ils ne constituaient cependant pas un groupe en tant que tel, ils étaient au contraire disséminés, vivant par petits groupes de deux ou trois familles aux abords de presque toutes les villes ou villages des régions mentionnées.

Ces hameaux étaient appelés crestianies puis à partir du XVIe siècle cagoteries ou aux Capots. À l’échelle du Béarn par exemple, la répartition des cagots, souvent charpentiers, s’apparente à celle des autres artisans nombreux essentiellement dans le piémont. Loin de s’agglutiner en quelques lieux, les crestians s’éparpillent dans 137 villages et bourgs.

En dehors des montagnes, 35 à 40 % des communautés connaissent des cagots, surtout les plus importantes, à l’exclusion des très petits villages. La toponymie et la topographie indiquent que les endroits où se trouvaient les cagots présentent des caractéristiques constantes ; ce sont des écarts, en dehors des murs, nommés « crestian » (et dérivés) ou « place » (les noms Laplace sont fréquents) à côté de points d’eau, lieux attribués pour vivre et surtout pratiquer leurs métiers.

Le nom de cagot est apparu vers le XVIe siècle, lorsque la théorie des origines goths remplace celle des lépreux12. Au temps de la renaissance, le mot crestia ou crestian qui désignait les cagots au Moyen Âge est totalement abandonné dans la langue courante. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, en Armagnac, en Condomois, en Lomagne, le peuple les appelle capots, en Béarn cagots, au Pays basque français et en Navarre espagnole agots13.

Les cagots sont aussi appelés agotas (à Bordeaux, dans l’Agenais, et les Landes), agotz (Pays basque). Durant cette même période apparaissent aussi les appellations mèstres (maîtres dans le travail du bois) et charpentiers (les Parlements, non sans difficulté, essaieront d’imposer l’usage de charpentier parce que les mots capot ou cagot sont ressentis comme une insulte).

Les cagots étaient aussi appelés canars, parce qu’ils devaient porter sur leurs habits une patte de canard pour se faire reconnaître. Ils sont également nommés en Bigorre grauèrs ou cascarròts. Les cagots sont peut-être à rapprocher de ces parias qu’étaient les marrones ou marruci (les Marrons) d’Auvergne et des Alpes ainsi que des colliberts du Bas-Poitou16, des capots ou gens des marais d’Anjou, ou des coquets de Vendée.

Sud-Ouest