Belgique : Après avoir infiltré Sky ECC, la messagerie cryptée prisée des dealers, la police mène une opération antidrogue d’ampleur historique

La police soupçonne la société SKY ECC d’avoir servi de support aux communications de groupes criminels en mettant à leur disposition un réseau de “cryptophones”, des téléphones ultra-sécurisés considérés jusqu’ici comme impossible à placer sur écoute. Le contenu des messages interceptés ces derniers mois par les autorités qui ont finalement réussi à infiltrer le système atteste des conspirations échafaudées via ces appareils, notamment pour tout ce qui touche au trafic de drogue. Un milliard de messages cryptés interceptés, 17 tonnes de cocaïne saisies, 48 personnes arrêtées, 200 perquisitions, 1,2 million d’euros en cash trouvés ainsi que des voitures de luxe et des armes à feu, le tout grâce à la mobilisation de 1.600 enquêteurs. C’est le bilan de ce 9 mars, qui a vu se dérouler “la plus grosse opération de police” que la Belgique ait connue.

À partir de maintenant, il ne s’agira plus uniquement de s’en prendre aux petits dealers, mais de remonter aux “gros poissons”.

Si l’on sait depuis longtemps que le port d’Anvers est une plaque tournante majeure du trafic de drogue en Europe, les enquêteurs peinaient à remonter les filières au-delà des dealers de rue ou des simples convoyeurs, “par manque de preuves, d’effectifs et de moyens”, explique le quotidien belge. Mais en parvenant de façon “spectaculaire” à craquer le cryptage du système de messagerie Sky ECC, largement employée par le crime organisé, il devient désormais possible de décrypter et d’utiliser dans les enquêtes qui vont voir le jour. Un matériel d’une “valeur inestimable”.

Ensuite, au cours de la deuxième phase, entre le 15 février et le début de cette semaine, les enquêteurs belges et néerlandais ont pu lire en direct tous les messages qui circulaient à l’échelle mondiale via Sky ECC. Soit 6 millions par jour. C’est ce qui leur a permis de saisir quelque 14 tonnes de cocaïne dans le port d’Anvers ces dernières semaines, et trois supplémentaires ce mardi.

Les informations mises au jour en Belgique ont donné lieu à d’autres arrestations, notamment en Finlande et en Norvège. Cette opération n’est qu’un premier pas : “La véritable guerre contre la drogue va pouvoir commencer à Anvers et aux alentours.” Désormais, il ne s’agira plus simplement d’arrêter des dealers de rue : les différents parquets du pays vont pouvoir se servir des informations obtenues grâce à ce “craquage” pour “mettre sur pied des enquêtes exceptionnelles sur le trafic de drogue, les règlements de compte violents, le blanchiment d’argent, le trafic d’armes, mais aussi la corruption” qui ont permis à ces réseaux de prospérer. Il s’agirait, d’après la police, de “centaines de dossiers”.

Pourtant, taper SKY ECC dans un moteur de recherche fait aboutir au site Internet d’une entreprise de téléphonie qui semble “bien sous tous rapports”. La marque cultive son image d’apparence respectable, y compris sur les réseaux sociaux où les publications sont régulières. Au fil des pages, la recommandation : “Ne faites pas de compromis sur votre vie privée” s’inscrit entre les graphiques montrant pourquoi le réseau serait “the most secure messaging platform you can buy”, en français, “la plateforme de messagerie la plus sécurisée que vous puissiez acheter”. La maison mère SKY GLOBAL est basée à Vancouver et raconte sur son site avoir été fondée en 2008 par Jean-François Eap, avec un premier produit commercialisé en 2010.

La vie privée selon SKY ECC n’est pas gratuite. Le prix d’une licence pour l’utilisation d’un appareil durant un an est affiché à 2200 euros. L’entreprise annonce aborder la sécurité en supposant le pire, selon une politique “zéro confiance”, c’est-à-dire en imaginant que “votre appareil a été piraté et que votre connexion n’est pas sécurisée” afin de “neutraliser ces menaces”.

Le réseau s’affiche en défenseur de la vie privée des citoyens

Dans une publication datée du 21 septembre 2020, SKY ECC liste une série d’activités pour lesquelles ses solutions ultra-sécurisées se révéleraient utiles. Journaliste par exemple, pour se protéger contre “les autorités corrompues et les criminels qui ne veulent pas que les journalistes puissent les dénoncer pour leurs méfaits”. Ou encore les manifestants et les activistes car “la triste vérité est que nous ne vivons pas tous dans des pays libres et que nous ne jouissons pas tous des mêmes libertés et droits”. Les services de l’entreprise de télécommunication seraient précieux pour les libertés, à condition donc d’avoir les moyens de se les offrir.

Die Standaard