Belgique : Enseigner le passé colonial, une revendication de mouvements d’afrodescendants et antiracistes en passe de devenir réalité

L’annonce récente des ministres francophones et flamands de l’Enseignement de leur volonté d’intégrer l’histoire coloniale belge dans les matières que tout élève belge devra connaître au sortir du secondaire est une excellente nouvelle. Une revendication historique se fait ainsi réalité et constitue une victoire pour les mouvements d’afrodescendants et antiracistes.

Après le décès de George Floyd aux États-Unis lors d’une arrestation policière et les manifestations contre le racisme qui se sont propagées dans le monde entier, le passé colonial est revenu de manière fracassante au cœur de l’actualité belge. L’une des principales demandes des personnes afro-descendantes en Belgique – l’enseignement de la période coloniale de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi- remonte ainsi à la surface.

L’étude des manuels scolaires montre que le Congo ne fut pas de tout temps absent de ces derniers. Au contraire, les manuels scolaires constituaient l’un des maillons de la propagande coloniale. Dès 1885, L’État indépendant du Congo (EIC) – attribué à titre personnel au roi Léopold II – entre dans les manuels de géographie des élèves belges.

Les élèves y apprennent le récit de la colonisation qui met en relief la geste héroïque et la mission civilisatrice des premiers colonisateurs belges. Léopold II et ses hommes sont présentés comme des bienfaiteurs, qui apportent la civilisation, voire l’évangélisation aux peuples « primitifs ». Un récit narratif bien loin de ce qui a pourtant présidé au partage de l’Afrique à la Conférence de Berlin en 1885.

Il est à remarquer qu’il en va tout autrement dans l’enseignement dispensé par les Belges au Congo même. Au tout début de l’instauration de l’EIC, les cours d’histoire sont introduits, ils se confondent encore souvent avec les cours de religion catholique qui enseignent l’histoire des saints.

Dans les années suivantes où chaque école est encore totalement libre de définir le contenu des cours, les manuels scolaires écrits par des Belges et utilisés au Congo évoquent la période précoloniale en la décrivant comme une ère marquée par la « peur, la misère et la mort » dominée par des chefs tribaux sans scrupule et les mercenaires arabes, responsables de la traite des esclaves. Il s’agit d’inculquer aux jeunes Congolais la gratitude envers les Blancs et le pouvoir colonial.

Le 15 novembre 1908, le Roi Léopold II transfère la propriété de l’État indépendant du Congo (EIC), à l’État belge. Est-ce que ce transfert modifie l’histoire de la colonisation enseignée en Belgique ? On pourrait s’en étonner mais absolument pas. Bien au contraire ! Ironie de l’histoire, alors que c’est la mauvaise administration de l’EIC qui justifie son transfert à L’État belge, « le pays va ‘nationaliser’ le passé léopoldien au Congo en vue de donner naissance à une tradition coloniale ».

Après son décès en 1909, le souverain et son pouvoir colonial sont réhabilités. Le narratif colonial crée une continuité entre toutes les périodes des 75 ans de colonisation, sous la figure bienfaitrice du roi Léopold II. La colonisation belge y est décrite comme un modèle pour d’autres pays coloniaux. Le colonialisme y est présenté comme « une bénédiction ».

Après l’indépendance du Congo, en 1960, les manuels scolaires produits pendant la première décennie, passent graduellement du triomphalisme des blancs à une forme d’amnésie qui n’est que le reflet du malaise post colonial de la société belge après la décolonisation. Plusieurs manuels scolaires font ainsi mention de l’œuvre civilisatrice de la Belgique, tout en reconnaissant certains crimes coloniaux.

Parmi les bienfaits évoqués, on y défend l’augmentation de l’espérance de vie des Congolais et les progrès réalisés en matière d’accès aux soins de santé. Le point de vue épousé est celui des colonisateurs niant par-là l’expérience vécue par les peuples colonisés. D’après Van Nieuwenhuyse, « après l’indépendance du Congo, une sorte de voile d’amnésie coloniale recouvre l’enseignement ».

Au fur et à mesure des années, les questions liées au passé colonial deviennent de plus en plus pressantes en Belgique. L’école n’est pas en reste dans ses transformations. Dans les compétences terminales et savoirs requis, est introduite à la fin des années 1990 dans l’étude du 19e et 20e siècle l’étude des phénomènes de colonisation et décolonisation, d’impérialisme en tant que notions globales.

Et pourtant, le constat du manque de connaissance des élèves belges sur le passé colonial ne change guère comme en témoigne l’étude en 2008 menée par Nico Hirtt. Le constat est sans appel. 48 ans après la fin de la colonisation, une enquête auprès des élèves en Belgique révèle qu’un quart de ceux-ci ignorent que le Congo a été une colonie belge.

L’annonce récente des ministres francophones et flamands de l’Enseignement de leur volonté d’intégrer l’histoire coloniale belge dans les matières que tout élève belge devra connaître au sortir du secondaire est une excellente nouvelle. Une revendication historique se fait ainsi réalité et constitue une victoire pour les mouvements d’afrodescendants et antiracistes.

Gageons que le contenu soit à la hauteur des attentes d’une véritable décolonisation, que l’histoire soit racontée en ne reproduisant pas la seule grille de lecture des Belges ayant colonisé le Congo, le Rwanda et le Burundi. Donner enfin une histoire aux peuples colonisés comme acteurs de résistance sera aussi salutaire pour sortir d’une vision eurocentrée. Cette révision des référentiels ne pourra se faire sans inclure tant l’expertise africaine que celle des personnes afrodescendantes.

Il s’agit d’ouvrir à une conscience critique et faire des liens avec le racisme ouvert ou insidieux, pourtant structurel qui mine encore notre société.

CNCD